‹ Mémoires sur CarnotChapitre 187 sur 235 · ENTRETIEN AVEC NAPOLÉON · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC NAPOLÉON

que, laissée oisive, elle critique, elle s'agite, elle s'inquiète, et devient un embarras, sinon un péril, pour ses propres défenseurs.

Puis il îijoutait qu'il était dangereux de concentrer toutes les pensées de la France sur la défense de Paris : ce n'est pas seulement s'exposer à tout perdre par un seul revers ; c'est tuer moralement Lille, Metz, Strasbourg, ces grandes cités, fières de se dire les boulevarls de la patrie, et qui élèvent leur jeunesse dans le sentiment de celle glorieuse mission.

Les deux interlocuteurs de la conversation que nous avons rapportée étaient placés à des points de vue opposés. L'un voulait, si la guerre devait nécessairement avoir lieu, lui imprimer un caractère démocratique; il s'efforçait d'engager la nation dans la lutte, et éloignait la pensée d'une grande bataille de soldats. L'autre, au contraire, ne comptait que sur les soldats.

« Ma politique veut un coup (T éclat. » Voilà le mot de sa conduite en partant pour Waterloo; c'est le même qu'il avait dit plus franchement en partant pour Marengo: a Une victoire me laissera maître d'exécuter tout ce que je voudrai. »

Car il songeait moins à l'Europe qu'à la Chambre des représentants.

Cette assemblée avait témoigné envers Napoléon une défiance et une aigreur, justifiées à la vérité, mais funestes dans leurs conséquences. Elle avait refusé à l'armée un bien mérité de la patrie; elle avait discuté sur la signification comparée des épithètes de héros et de grand homme, qu'on prétendait attribuer à l'Empereur; elle avait accueilli par des rires ironiques la motion de lui décerner le titre de sa tireur de la patrie. Ces mésintelligences avaient entretenu dans l'âme de Napoléon

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une extrême irritation. De là peut-être sa malheureuse pensée d'imposer par un coup d'éclat silence à ses adversaires. De là peut-être aussi son retour à Paris, et le fatal abandon d'une armée à laquelle il devait l'exemple de la constance dans les revers. La Chambre et l'Empereur semblaient oublier l'ennemi du pays pour ne songer qu'à leur duel.

Sur le plan de la campagne en lui-même, Carnot n'était pas non plus d'accord avec Napoléon. Celui-ci l'avait combiné d'après le caractère personnel de ses adversaires, supposant , non sans vraisemblance, qu'au premier signal de danger le fougueux Blftcher voleraitau secours de Wellington ; tandis que l'autre, plus prudent, ne s'engagerait pas sans avoir réuni toutes ses forces. Il résolut, en conséquence, une attaque rapide pour surprendre les Prussiens.

Carnot conseillait au contraire d'attaquer les Anglais. Il se plaçait au point de vue politique et cherchait surtout l'effet moral. II pensait qu'un échec éprouvé par la puissance britannique pourrait déconcerter la Coalition et susciter à Londres des difficultés; tandis qu'une défaite des Prussiens serait regardée comme un simple accident de guerre.

Aussi, lorsque arrivèrent les nouvelles du premier triomphe de Ligny, acheté par des pertes qui épuisaient nos forces, au milieu des visages radieux de joie et d'espérance, celui de mon père demeura grave et soucieux, presque triste. Il ne s'était pas laissé éblouir par l'eni-

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