‹ Mémoires sur CarnotChapitre 189 sur 235 · PROPOSITIONS DE DICTATURE · texte numérisé non relu

PROPOSITIONS DE DICTATURE

On a prétendu que Carnot avait alors invité l'Empereur à s'emparer d'une dictature de salut public, et on a voulu lui faire gloire de cette pensée. S'il eût été possible de déterminer les Représentants du peuple à centraliser temporairement le pouvoir dans les mains de Napoléon, oui, Carnot aurait approuvé une telle délégation. Mais on sait combien ils en étaient éloignés. Il s'agissait donc d'une usurpation, d'une violence à exercer contre l'Assemblée. Ce seul fait, sans parler de sa criminalité, eût détruit tout ce que l'opinion accordait encore de confiance à Napoléon et l'eût frappé d'impuissance. N'étaienl-cc pas précisément ses tentatives de retour au pouvoir absolu qui l'avaient discrédité? D'ailleurs un accroissement de son autorité politique lui aurait-il donné plus de force contre l'étranger? La seule dictature possible en ce moment était une dictature militaire, et celle-là eût existé de fait tant que Napoléon serait demeure à la tète de son armée. La Chambre des reprétants, qui faisait une opposition mal avisée à l'homme politique, se fût laissée entraîner par l'énergie del'hommc de guerre qui n'aurait pas désespéré de la chose publique; composée en grande majorité de sincères patriotes, elle n'eût pas marchandé son concours au généralissime de la France.

Voilà ce qu'entendait Carnot lorsqu'il insistait vivement pour que Napoléon, en s'éloignant de Paris sur-lechamp, évitât de soulever aucune question politique et rentrât dans son rôle purement militaire. Il connaissait ses incomparables talents ; il savait que lui seul, parmi les généraux, pouvait conserver encore la foi du soldat et réparer le mal qu'avait fait son abandon de l'armée.

N'est-ce pas ce que Napoléon aurai I dû faire s'il ne

s'était laissé courber par un honteux désespoir? Dans des rapporls de police que nous avons sous les yeux, on trouve à chaque instant des expressions comme celle-ci, dont je prends textuellement copie : « La grande crainte des alliés de l'intérieur et de l'extérieur, c'est que Bonaparte ne remonte à cheval. »

Lucien a revendique* pour lui-même l'initiative de l'opinion faussement attribuée à Carnot. C'est Lucien qui aurait excité son frère à briser l'Assemblée, à usurper la dictature. « Osez! » lui dit-il. « Je n'ai que trop osé, » répondit Napoléon. Ainsi le président du 18 Brumaire se retrouvait, mais le général n'y était plus.

Carnot, en pressant l'Empereur de rejoindre son armée, complétait ainsi sa pensée : Donner un nouvel élan au sentiment patriotique par une chaude proclamation, sans crainte mesquine de réveiller la passion républicaine; appeler aux armes les fédérés et mettre sur pied toutes les gardes nationales. Ces grandes mesures prises, il proposait de défendre vigoureusement les abords de Paris; puis, à la dernière extrémité, de se retirer derrière la Loire, d'y rassembler les troupes de la Vendée et les corps d'observation du Midi, et de tenir l'ennemi en arrêt jusqu'à ce qu'un soulèvement général donnai les moyens de reprendre l'offensive et de le rejeter hors du territoire.

Mais Napoléon recula devant toute détermination énergique; il fit connaître la situation à la Chambre, sans proposer autre chose qu'une nomination de commissions législatives chargées de s'entendre avec les ministres.

Cette séance des Représentants fut affligeante: on s'insurgea contre le vaincu, on s'arma des mots d'abdication et même de déchéance. L'abominable Fouché ali-

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