ABDICATION DE NAPOLÉON
mentait les inquiétudes et les irritations, disant aux uns : « Napoléon veut dissoudre l'Assemblée; il faut l'arracher du trône»; aux autres : « Les députés veulent la déchéance; il faut les menacer d'une dissolution. »
L'Empereur, au lieu de se faire représenter par des Envoyés, n'aurait-il pas dû venir lui-même au milieu des députés du peuple, couvert de la sueur du combat, et leur demander les moyens de sauver la pairie? Peut-être eût-il frappé un de ces grands coups qui entraînent les imaginations et dominent les cœurs. Mais de telles scènes ne rentraient ni dans ses sentiments ni dans ses moyens : nous connaissons sa défaillance au 48 Brumaire. On l'a dit : son pied chancelait sur le terrain de l égalité.
Suivant Montholon, trois ministres auraient conseillé cette démarche: Carnot, Cambacéràs et Maret. D'après d'autres récits, il semble que le premier seul ait opiné dans ce sens.
Le lendemain la position s'était aggravée : les mots d'abdication, de déchéance, retentissaient à la tribune même; ceux d'arrestation, de mise hors la loi, circulaient sur les bancs et dans les couloirs. Pendant ce temps, Napoléon démoralisé, flottait au gré de son entourage. Quelques intimes auraient voulu tout abandonner pour sauver la personne du maître; d'autres ne songeaient guère qu'à se sauver eux-mêmes.
Le Conseil se tenait en permanence. Les nouvelles y arrivaient à chaque instant du palais législatif, et de plus en plus alarmantes; celles de l'armée, au contraire, s.'amélioraicnt. Mais on céda à la pression imminente, et, sur un dernier rapport de Regnault de Saint- Jean d'Angely, instrument involontaire de Fouché, tandis qu'il croyait travailler pour la régence, Napoléon se
détermina à poser la question qui errait sur toutes les lèvres sans oser sortir d'aucune : l'abdication.
Il y eut avis unanime sur sa nécessité; Joseph et Lucien eux-mêmes ne hasardèrent pas une objection. Carnot seul n'avait rien dit. L'Empereur se tourna vers lui. Carnot reproduisit avec force l'opinion qu'il avait soutenue la veille, en l'appuyantsur ce qu'on savaitde l'armée : le corps de Grouchy demeuré intact et les soldats ralliés à Laon formaient un ensemble d environ 00 000 hommes sur la frontière, sans compter des renforts dont on pouvait encore disposer. 11 adjura l'Empereur de ne pas donner l'exemple du découragement et le signal du sauve qui peut ; de reprendre hardiment son commandement militaire, de déclarer la patrie en danger, d appeler la nation entière à sa défense.
Silence morne dans le Conseil.
Napoléon, qui, pendant loute la matinée, avait lire argument de ces nouvelles pour retarder sa décision, faiblit encore à ce moment suprême ; il se leva, marcha rapi<iement dans le salon et dit brièvement : « Écrivez; » puis il dicta son abdication.
Alors, Carnot inclina sa tête et ne put retenir une larme. Cette larme n'était pas pour l'homme qui venait de s'abandonner lui-même, mais pour la France qu'il entraînait dans sa chute.
L'abdication rédigée, deux copies en furent faites. Napoléon remit l'une d'elles à Fouché et l'autre à Carnot, les chargeant d'en donner lecture, le premier à la Chambre des représentants, le second à la Chambre des pairs.
« Lorsque je revins delà Chambre des pairs, raconlo Carnot, je trouvai l'Empereur seul dans son jardin de l'£lysée. «Sire, lui dis-je avec émolion, je viens de
LA StTTATIOX APRÈS WATERLOO. 511
m 'acquitter de la douloureuse mission dont Votre Majesté m'avait chargé. » Napoléon me regarda quelque temps et me dit ensuite d'un air affectueux : « M. Carnot, je vous ai connu trop tard. »
Au reste, Carnot lui-même reconnut bientôt que le conseil héroïque qu'il avait donné à l'Empereur n'aurait pas sauvé une situation perdue. Voilà ce qu'il a écrit sur ce sujet :
« Le retour de Napoléon à Paris avait été le signal de la défection et d'un découragement général. Ceux qui ont cru qu'il eût encore été possible de faire lever le peuple en masse se sont trompés : le temps manquait, l'opinion était égarée, Bonaparte avait altéré les esprits par la marche qu'il avait prise depuis son retour, marche si contraire à ce qu'il avait fait espérer à son débarquement et à la teneur des décrets rendus à Lyon ; on ne savait plus ce qu'on devait désirer ni où placer sa confiance. Une levée en masse n'aurait pu aboutir qu'à couvrir la France de ruines et à l'inonder de sang. Les ennemis étaient arrivés sous les murs de Paris avant qu'on eût pu y recueillir les tristes débris de l'armée ; ils avaient l'audace qu'inspiré la victoire, et les troupes françaises étaient frappées de cette stupeur que produit toujours une grande défaite. La Garde nationale, divisée d'opinions, ne pouvait être d'aucun secours ; la ville était sans défense du côté gauche de la rivière qu'on n'avait pas eu le temps de fortifier. Certes, c'était beaucoup, en pareilles circonstances, que de préserver la ville du pillage et d'assurer à l'armée une retraite où elle pouvait, couverte par la Loire, former un noyau imposant, auquel se seraient ralliées les troupes qui se trouvaient à Lyon, à Strasbourg, en Franche-Comté, 5 Toulouse, à Bordeaux, dans |a Vendée, et avec elles tous les
bravos décidés à s'enterrer sous les ruines de leur patrie. »
Cette citation, que nous ne voulions pas scinder, nous a fait devancer les événements.
Le 22 juin, tandis que le maréchal Davoust, minisire de la guerre, donnait à la Chambre des représentants connaissance de dépêches propres à rassurer les esprits, Carnot était allé porter les mêmes nouvelles à la Chambre des pairs.
A peine avait-il terminé sa lecture que le maréchal Ney, sous l'empire d une hallucination qu'il faut expliquer par de tristes pressentiments, se lève avec impétuosité, donne un démenti au ministre, s'écrie que ces nouvelles sont fausses, que l'étranger est vainqueur sur tous les points et l'armée française complètement désorganisée, qu'il n'a pas été possible de rallier un seul homme de la Garde. 11 peint la cause nationale comme perdue. «Dans six ou sept jours, s'écrie-t-il, l'ennemi sera aux portes de la capitale. Il n'y a plus d'autre moyen pour le salut public que de faire des propositions à l'ennemi. »
De telles assertions et de telles insinuations avaient une portée fatale dans la bouche d'un soldat au coulage proverbial, et qui venait de voir les choses par ses yeux. Carnot s'empressa d'en atténuer l'effet sur l'Assemblée par des explications nouvelles que d'autres témoins oculaires vinrent confirmer. Il s'en suivit une altercation assez vive entre le ministre et le maréchal, dont les rapports étaient réellement inexacts et exagérés.
« Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans une bataille qui est funeste à un Etat, dit Montesquieu, mais la perte imaginaire et le découragement