DERNIÈRE ENTREVUE DE CAHNOT AVEC NAPOLÉON
surde. « Je ne suis plus, dit-il, qu'un simple particu- « lier, je suis moins qu'un simple particulier. » Il me promit de partir dans le jour. Je me hâtai de rendre compte de ma démarche à la Commission, et Napoléon partit en effet le soir même pour se rendre à la Malmaison. »
Fouché s'est vanté d'avoir déterminé Napoléon à quitter, d'abord l'Élysée, et ensuite la Malmaison. On peut douter que de sa part, en de telles circonstances, un avis amical eût été bien accueilli ; on peut douter aussi qu'il ait osé tenter une contrainte morale, et dire à l'ex- Empereur qui le menaçait : « Vous courez de plus grands dangers que moi. » Quel que fût l'affaiblissement du lion, celte scène indécente n'est pas vraisemblable.
Dans l'entrevue de mon père avec Napoléon, celui-ci, après avoir pris l'engagement de s'éloigner, ajouta :
« Oû me conseillez-vous d'aller?
« — Vous ne devez pas hésiter un moment, dit Camot, passez en Amérique. De là, vous ferez encore trembler vos ennemis ; et s'il faut que la France retombe sous le joug des Bourbons, votre présence dans un pays libre soutiendra l'opinion nationale et contiendra les mauvais desseins des nouveaux gouvernants.
« — Je suis tenté d'aller en Angleterre ; le peuple anglais est un peuple généreux.
« — Vous y avez excité trop de haine, dit Carnot, vous y serez insulté par les boxeurs. Le gouvernement anglais, d'ailleurs, ne vous souffrira pas sur son territoire ; il renouvellera contre vous son bill des étrangers. Partez pour les États-Unis, c'est le seul asile qui vous convienne.
« — Vous avez raison, dit Bonaparte, j'irai en Amérique. »
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Il quitta l'Elysée ; mais ce fut pour s'installer à la Malmaison, où il demeura jusqu'au 29, toujours espérant un revirement de l'opinion. Il était à craindre que des détachements ennemis, essayant de tourner Paris par la vallée de Montmorency, Saint-Germain et Chatou, ne parvinssent jusqu'à la retraite de Napoléon et ne s'emparassent de sa personne. Cette inquiétude préoccupait les membres patriotes de la Commission.
Une dernière démarche, qui obtint enfin le résultat désiré, fut faite par Decrès et Boulay de la Meurlhe. Ils se rendirent la nuit chez l'Empereur, qui se leva poulies recevoir et eut, avec Boulay, une longue conversalion, racontée par ce dernier dans ses Mémoires posthumes. Napoléon, conformément à ce qu'il avait dit à Carnot, témoigna l'intention de se rendre aux Étals- Unis d'Amérique ; puis, en congédiant Boulay, il lui lit une recommandation en ces tonnes singuliers : Surtout dites bien à Carjiot qnil est un homme adorable.
L'Empereur partit enfin de la Malmaison. Mais au lieu de voyager incognito et le plus rapidement possible, il se mit en route avec plusieurs voitures, cheminant à petites journées, s'arrètant au château de Rambouillet et dans quelques villes, pour y trôner et y parader, s'enivrant de la passion qu'inspirait le spectacle de sa grande infortune; et d'étape en étape, adressant encore au gouvernement des offres de service, tâchant de se cramponne! à de vaines espérances. Ces fatales lenteurs rendirent inutiles tous les soins qu'avait pris la Commission de gouvernement pour assurer son salut. Deux frégates l'attendaient. Celle qu'il ne devait pas monter avait ordre de se sacrifier, au besoin, pour retenir l'ennemi et donner à l'autre les moyens de s'échapper.
* DAVOUST ET FOUCHÊ. Î.27
Napoléon arrive enfin à Rochefort, et trouve le port bloqué par des navires anglais. Quelques audacieux marins s'engagent à lui faire franchir les croisières britanniques. Il hésite, il refuse : peut-être a-l-il conservé l'arrière-pensée de jouer un rôle de Thémistoclc en Angleterre. Un rôle le séduit toujours.
Alors commença cette grande expiation qui a réconcilié les peuples avec sa mémoire: c'est pourtant la sentence prononcée par les peuples qui s'exécutait.
Le maréchal Davoust avait clé chargé de la défense de Paris. Militaire habile et intrépide, mais homme politique faible et facile à circonvenir, il devint l'instrument de Fouché. Sous celte pernicieuse influence, on le vit, dans un Conseil extraordinaire, auquel assistaient les Bureaux des deux Chambres, présenter un tableau désespéré de la situation, et déclarer « qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour faire acte de soumission au roi Louis XVIII ; » les seules conditions qu'on lui demanderait devaient être celles-ci : il entrerait dans sa capitale sans garde étrangère; le drapeau tricolore serait conservé, ainsi que la Légion d'honneur; les deux Chambres maintenues ; les fonctionnaires civils et militaires demeureraient en possession de leurs grades et emplois ; il ne serait fait aucune recherche des votes et opinions émis jusqu'à ce jour.
A ces propositions, où rien n'était stipulé pour les libertés du pays, mais beaucoup de choses dans l'intérêt de quelques hommes, Carnol indigné frappa sur la ta-
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blc et s'écria qu'il protestait contre une pareille trahi* son envers la nation .
« Vous perdez par cette fatale témérité votre tête et la mienne, » lui dit Fouché.
« — Il s'agit bien de votre tête et de la mienne ! il s'agit de l'honneur et du salut de la patrie. »
Le 28 et le 29 encore, à deux heures du malin, dans deux lettres pressantes, adressées à la Commission de gouvernement et au duc d'Otrante en particulier, Davoust insista sur sa proposition : « La postérité jugera mes motifs, dit-il, j'ai surmonté mes préjugés, mes idées; je n'ai été mû que par la plus impérieuse des nécessités, et parce qu'il m'est démontré qu'il n'y a que ce moyen qui puisse sauver notre malheureuse patrie. »
Cependant le lendemain 50, ce même Davoust signait, avec dix-sept personnages importants de l'armée, Vandamme, Pajol, d'Erlon, etc., une adresse à la Chambre des représentants, dans laquelle ces officiers généraux pro testaient, en termes véhéments, contre la pens ce de rappeler les Bourbons.
On a prétendu expliquer par la trahison, ou par la crainte de compromettre une grande fortune, les tergiversations du prince d'Eckmûhl ; cherchons-en simplement la cause dans sa disposition morale, qui était celle de la plupart des militaires de profession. Selon que les nouvelles de l'armée arrivaient mauvaises ou bonnes, il se décourageait ou se raffermissait. Le 27 au matin, jour de la réunion du Conseil où Davoust fit sa triste démarche, les messages des armées du Rhin et de la Moselle étaient fort alarmants. Le 29, lorsqu'il écrivait sa missive désolée, on ignorait encore le destin du corps de Vandamme. Le 50, ce corps était arrivé,