IDÉES CONSTITUTIONNELLES
une seule assemblée, fréquemment rajeunie par l'élection populaire. Une autre assemblée, réunissant l'élite des hommes de science et d'expérience, élective également, mais plus permanente dans son institution , devait être chargée de maintenir la loi en donnant son interprétation, de former, pour ainsi dire, la jurisprudence politique; elle devait être investie en même temps d'une grande magistrature censorialc à l'égard des fonctionnaires de l'État.
Deux pouvoirs aussi divers dans leurs attributions seraient peu sujets à entrer en lutte; et cependant les écarts de l'un pourraient être aisément corrigés par la prudence de l'autre; car, en matière de lois, l'interprétation n'est pas moins décisive que la création. Ces deux pouvoirs représenteraient ce qu'il y a de constant dans toute société, l'élément réformateur et l'élément conservateur, également nécessaires pour que le progrès s'accomplisse sans que la révolution soit maintenue en permanence.
A défaut d une telle institution, Carnot approuvait le renouvellement partiel du Corps législatif. « Un renouvellement intégral, disait-il, menaçant à la fois tous les membres d'une assemblée, peut déterminer la coalition de tous pour garder par usurpation un pouvoir près d'expirer : il ne faut pas exposer à dépareilles séductions les corps politiques. Mais, ajoutait-il, ce qui est surtout important, c'est que les traditions ne soient pas interrompues. » Et, faisant application de ce principe au moment présent : « Nous ne pouvons sans danger confier le soin de soutenir la République à une majorité étrangère à sa fondation. » D'après ces motifs, il appuya les décrets transitoires des 5 et 15 fructidor, qui avaient |>our objet de maintenir dans les nouveaux conseils les
deux tiers des membres de la Convention nationale : « Vous serez aceusés d'ambition, mes collègues, leur dit-il; ne vous en effrayez pas : l'intérêt de l'État est audessus d'un soupçon que les circonstances vous font une loi de braver. »
L'opinion de Carnot exerça d'aillant plus d'influence qu'on le savait lui-même très-désintéressé du pouvoir et personnellement certain d'entrer, s'il le désirait, dans le nouveau Corps législatif.
L'esprit de liberté individuelle avait pris, dans l'ensemble des institutions de l'an JII, une revanche trèslégitime contre le communisme politique de 1ère précédente ; mais on pouvait craindre que celte liberté, enivrée de sa propre jeunesse, ne se développât jusqu'à l'anarchie et ne favorisât les entreprises réactionnaires, si le gouvernement ne venait en aide aux amis de la Révolution, trop découragés, trop désorganisés pour la défendre par eux-mêmes.
Or le gouvernement nouveau n'était pas constitué de manière à bien remplir cette mission. Si I exemple des emportements de la Convention avait conduit à un partage affaiblissant des fonctions législatives, le souvenir du Comité de salut public, avec son absolutisme, avait également inspiré une excessive division du pouvoir exécutif. Le Directoire, dépourvu d'influence sur les conseils, même pour s'en faire respecter, ne pouvant les dissoudre, ni les proroger, ni ajourner l'exécution de leurs décrets, tandis qu'il pouvait être mis par eux en accusalion, semblait n'avoir que des coups d'État pour suppléer à son impuissance. On avait marché d'un extrême à l'autre. « Nous ressemblons à des gens ivres qui, après être tombés à droite, ne sauraient se relever sans tomber à gauche, » disait Carnot.