‹ Mémoires sur CarnotChapitre 202 sur 235 · DERNIER EXIL - DERNIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

DERNIER EXIL - DERNIÈRES ANNÉES

La France était une seconde t'ois vaincue, mais clic grondait encore sous ses nouvelles chaînes.

La présence de nos soldats derrière la Loire i m posait «aux réactionnaires une certaine retenue, entretenait une certaine assurance chez les patriotes, et ne laissait pas les Alliés sans inquiétude. M. de Nesselrode signifia au gouvernement royal, qui dut obéir, la condition du licenciement de nos derniers bataillons, et lord Castlereagh écrivait à l'empereur Alexandre : « Le rétablissement des Bourbons, tel qu'il a lieu maintenant, ne peut pas être considéré comme le ternie de l'état révolutionnaire ; la durée de leur existence ne dépend que du séjour des armées alliées au sein de la France. » Cette lettre était probablement le contre-coup de celle qu'il recevait lui-môme de lord Liverpool, chef du ministère anglais : « Plus je considère la situation intérieure de

la France et le peu de sécurité qui résulte pour l'Europe du caractère et de la force de son gouvernement, plus je suis convaincu que nous devons chercher notre sûreté dans l'affaiblissement de la puissance française. »

Tout cela montre assez quels étaient les sentiments des diplomates à l'égard des Bourbons et leurs intenlions à l'égard du pays lui-même.

On aurait tort de croire que Louis XVIII, rétabli sur son trône par la Coalition, y fût assis bien à son aise. Ses protecteurs lui faisaient payer cher leurs services: ils le laissaient régner à Paris; mais en province ses préfets étaient menés à la baguette, les caisses publiques vidées, les paysans pillés, brutalisés, réduits au désespoir.

Une telle situation ne pouvait être sauvée que par une rentrée sincère dans la voie tracée depuis 89 par l'esprit national .

Le bruit se répandit que Louis XVIII, poussé à bout par les exigences et les mépris des étrangers, et éclairé sur les erreurs de son premier règne, voulait imprimer à celui-ci une direction toute différente. Le portefeuille de Fin térieur étant demeuré plusieurs jours sans titulaire, on assura qu'il avait été offert à Carnot.

À celle occasion, Palissot de Beauvois, membre de l'Institut, qui était loin d'ailleurs de partager les opinions politiques de mon père, lui adressa la lettre suivante :

■ Paris, le II juillet 1815.

« La voix publique vous rappelle; l'intérêt de la nation et les vœux de tout ce qui peut se dire Français réclament vos services.

• « Il ne m'appartient pas et je n'ai pas la prétention

LETTHE DE PALISSOT DE BEAt'VOIS

de vous donner des conseils ; je ne veux que mettre sous vos yeux ce qui est, ce que pensent les personnes qui savent vous apprécier, et quelques réflexions. Vous êtes éclairé, prudent et sage ; vous méditerez et vous saurez prendre le parti convenable.

« Tous les ministères ont un chef, le vôtre seul est vacant ; tout le monde dit, pense et espère qu'il vous est réservé, si vous en témoignez le moindre désir. A Dieu ne plaise que je prenne la plume pour vous proposer une démarche indigne de vous ! Si je pouvais en avoir seulement la pensée, je ne serais pas digne de votre amitié, dont je connais trop le prix pour m'exposer à la perdre ; mais avant tout vous êtes Français, et permettez-moi d'ajouter que vous êtes père.

« lîappclez-vous votre lettre du 24 janvier 1814. Cette lettre vous a fait beaucoup d'honneur dans l'esprit de tout homme pensant. Sans démentir votre caractère, vous avez dignement et généreusement offert vos services à la patrie en danger ; ils ont été acceptés. Les circonstances sont à peu près les mêmes, peut-être plus désespérées. La France a besoin, plus que jamais, d'un homme éclairé, probe, pour la relever de sa chute. Ne pourriezvous pas offrir une seconde, une troisième fois vos services, sans cesser d'être vous-même et avec cette dignité qui accompagne toujours votre belle âme? Alors, pour la septième, huitième fois, la France vous devra sa gloire et son salut ; vous sauverez vous et votre famille.

« Telles sont, Général, les réflexions que je soumets à vos lumières. Quelle que soit votre décision, je vous apprécie d'avance, car je vous connais assez pour être sûr que vous ne vous fixerez qu'après les plus mûres réflexions, a un parti digne de vous. »

La réponse de mon père porte l'empreinte d'un grand découragement :

• Cerny, le 15 juillet 1815.

« J'ai bien reconnu, mon cher confrère, votre amitié et votre loyauté aux sentiments qui animent votre lettre du il . Quoiqu'il soit dans mes principes qu'on ne doit jamais désespérer du salut de la patrie, j'avoue que je ne me crois pas de force à pouvoir servir utilement la nôtre aujourd'hui . Si la France n'était que malheureuse, je n'hésiterais pas à lui consacrer le peu de moyens qui me restent; mais elle est flétrie, et sa gloire ne me semble pas susceptible de retour avant la fin de ma carrière. Quand j'offris mes services à Bonaparte en 1814, je surmontais ma répugnance dans un intérêt national, et personne ne pouvait penser que ce fût par un motif d'ambition ; mais les proposer maintenant au roi serait blesser toutes les convenances, et je ne crois pas que le duc d'Otrante trouve beaucoup d'approbateurs de sa conduite. Croyez cependant, mon cher confrère, que je passerais sur toutes considérations si je présumais seulement que mes sacriGces pussent être bons à quelque chose. Mais je suis loin d'avoir cette opinion. Il faudrait dix ans d'une sagesse constante à la France pour se relever ; et ce n'est pas en France que l'on peut compter sur dix ans de sagesse. J'ai fait ce que j'ai pu ; il ne me reste qu'à gémir et à faire des vœux pour que ceux qui viendront après nous soient plus heureux. » ■ Moins de quinze jours après l'échange de ces lettres, Carnot était sous le coup d'une proscription. Palissot de Beauvois vint lui rendre visite à Presles, accompagné de son neveu, M. Francœur. « Nous offrîmes à M. Carnot un asile, de l'argent, raconte ce

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