‹ Mémoires sur CarnotChapitre 203 sur 235 · NOUVELLE PROSCRIPTION · texte numérisé non relu

NOUVELLE PROSCRIPTION

dernier; nous lui offrîmes surtout, dans l'intérêt de sa sûreté personnelle, notre intervention auprès du général Labarpe, ancien précepteur de l'empereur Alexandre, qui continuait d'exercer une grande influence sur l'esprit de son élève. Carnot refusa tout. Nous le trouvâmes aussi serein qu'il l'était dans la prospérité; il ne regrettait aucune action de sa vie, ne se plaignait pas même des hommes ; seulement, dans nos conversations, il traita Fouché avec un mépris souverain. »

On prétend que Fouché avait une certaine honté de caractère, qu'il se montrait volontiers obligeant et modéré. Il rédigea en effet à cette époque, du moins on lui attribue, un Mémoire où la politique de conciliation est recommandée. Mais, en même temps, il se faisait l'agent de toutes les mesures violentes conseillées à Louis XVIII par son entourage.

Au reste, Louis XVIII n'avait pas besoin que l'on cultivât dans son Ame les sentiments vindicatifs : un mois après sa proclamation «le Cambrai, où il prometlait solennellement l'oubli du passé (« moi, disait-il, qui n'ai jamais promis en vain »), violant ses engagements, violant la convention de Paris, violant la Charte, il dressait une liste de cinquante-sept proscrits. On raconte qu'impatiente* de voir Fouché etTalleyrand rayer quelques noms, il s'empara du papier et se hâta de le signer en disant : a Si je vous laissais faire, il n'y resterait personne. » Cette ordonnance, dont l'article IV déclarait que les listes, closes désormais, ne pourraient être étendues pour quelque came et sous quelque prétexte que ce pût être, devait à son tour être démolie avant six mois par la loi dite d'Amnistie, qui bannissait en masse les juges de Louis XVI, signataires de l'Acte additionnel.

m MÉMOIRES SUR CARNOT.

Carnot fut le seul membre du ministère des Cent Jours et le seul membre de la Commission de gouvernement porté sur les tables de proscription du 24 juillet. Il supporta ce nouveau coup avec calme, comme à son ordinaire. Mais l'exception dont il était l'objet, et les commentaires injurieux des feuilles royalistes, lui firent juger que sa dignité ne lui permettait pas de paraître accepter cette condamnation. Il publia un Exposé de sa conduite politique depuis le {"juillet 1814.

a J'ai longtemps hésité, dit-il, à reprendre la plume, parce que je n'aime point à écrire sans nécessité sur les matières politiques. Je ne cherche ni à faire parler de moi ni à me faire oublier; je sais me contenter du témoignage de ma conscience et mépriser la calomnie. Mais l'ordonnance du roi, datée du 24 juillet dernier, me force à rompre le silence, en me comprenant dans la liste nominative des personnes qui doivent rester hors de Paris, sous la surveillance du ministre de la police générale, jusqu'à ce que les Chambres, qui viennent d'être convoquées, statuent sur celles de ces personnes qui devront sortir du royaume, ou être livrées à la poursuite des tribunaux.

« Du moment qu'il est avoué, par l'article IV de l'ordonnance, qu'elle déroge à la Charte constitutionnelle, les Chambres ne sauraient participer à son exécution sans déroger elles-mêmes à cetle Charte ; et les dangers d'une semblable violation sont assez connus pour qu'on demeure certain que la sagesse des législateurs saura en préserver la France. Ce n'est donc point pour me jusli-

EXPOSÉ DE SA CONDUITE. r»55

fier d'avance à leurs yeux que j'offre cet Exposé; mais j'ai besoin de conserver l'estime dont le public, toujours impassible, m'a honoré au milieu de persécutions nombreuses. Je soulage mon cœur en lui prouvant que je n'ai pas mérité de perdre cette estime, que je n'ai pas cessé de consacrer jusqu'à la fin toutes mes pensées et tous mes vœux au bonheur de ma patrie. »

Dans cet écrit, quoique mon père ne l'eût pas compose; dans un but de justification légale, il avait pris soin pourtant de réfuter tous les griefs allégués par ses adversaires: il s'était donné la satisfaction de mettre en pleine lumière l'iniquité de la mesure qui le frappait.

L'auteur débute par quelques explications sur son Mémoire au roi, motif présumé de la préférence haineuse des royalistes. Ce Mémoire, on le sait, avait été imprimé sans sa participation, ni même son consentement, une première fois avec la tolérance au moins de la police royale, une seconde fois avec les encouragements de la police impériale. Carnot ne dégage sa responsabilité qu'à l'égard de la publication : quant à l'esprit de l'ouvrage, non-seulement il l'avoue, mais il en reprend les idées avec la même fermeté, le môme ton agressif; il compare la clémence du gouvernement des Cent Jours aux persécutions de celui des Bourbons, et il avertit ceux-ci qu'en répétant les mêmes fautes ils se préparent une nouvelle chute.

Dans quelles circonstances fut composé le Mémoire au roi? se demande-t-il : «chacun les connaît, chacun sait qu'on marchait ouvertement à la réaction, qu'on affectait de fouler aux pieds la Charte constitutionnelle, que toutes les promesses du roi étaient éludées sans pudeur par les agents de son pouvoir, qu'on s'attachait à décourager les défenseurs de la patrie, que tout ce qui

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avait pris une part quelconque à la dévolution était voué aux proscriptions, menacé dans son honneur, dans sa vie, dans ses propriétés. Ces faits sont notoires; les personnes les plus affectionnées au gouvernement en convenaient à la tribune; ils sont officiellement avoués aujourd'hui. On pouvait se taire, sans doute ; on pouvait se laisser menacer et diffamer sans rien dire. Mais est-il juste de condamner celui qui réclame l'exécution des lois violées à son préjudice, qui se récrie contre l'oubli des engagements les plus solennels? On reprochait aux Français de n'avoir pas eu le courage de s'opposer à la tyrannie de Napoléon; et l'on trouve mauvais qu'une voix s'élève contre le despotisme ministériel établi sur les ruines du despotisme impérial. Et celte voix, quelle est-elle? La même qui seule s'était déjà élevée contre la fondation du premier despotisme. Ainsi, les coupables ne sont plus ceux qui enfreignent les lois dont l'exécution leur est confiée; ce sont ceux qui se plaignent de 1 infraction ; ce ne sont pas ceux qui oppriment, mais ceux qui jettent un cri quand ils se sentent opprimés. Vous poussez vraiment l'iniquité jusqu'à la dérision. » *

Une portion notable de V Exposé est consacrée au récit des événements qui accompagnèrent la convention de Paris. Nous en avons extrait plusieurs passages dans le précédent chapitre. L écrit se termine par ce résumé :

« Qu'il me soit permis d'arrêter un moment l'attention de mes lecteurs sur la bizarrerie de quelques événements de ma vie politique :

« J'ai partagé avec mes collègues le bonheur de sauver Paris, et par un coup d État je suis exilé de Paris.

« .le me suis chargé de la haine de Napoléon, pour m'ètre opposé seul à son premier avènement au Irone-

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