WELLINGTON
juger les hommes par les attaques dont ils sont l'objet? Caton fut mis cinquante fois en jugement; et, à l'âge de quatre-vingt-six ans, obligé encore de se défendre contre des inculpations nouvelles, il disait : « Il est malaisé de rendre raison de sa vie devant des hommes d'un autre siècle que celuy auquel on a vescu. » (Plutarque.)
La fureur des insultes alla si loin que des étrangers, des militaires appartenant aux armées alliées, s'en indignèrent et annoncèrent l'intention d'aller briser certaines plumes vénales. Les amis de Carnol eurent peine à calmer ces généreuses colères. Ces mêmes étrangère proposèrent de former autour de mon père une garde qui le protégerait au besoin, soit dans son domicile, soit en voyage, s'il voulail quitter la France pour se mettre à l'abri des persécutions'.
Cependant les parents de Carnot, moins calmes que lui, avaient fait à son insu des démarches pour détourner do sa tète les coups qui la menaçaient. Dès le 25 juillet, le lendemain de la fatale ordonnance, l'un de ses frères fil parvenir à lord Wellington une note dans la-
1 Au milieu de ces lâches agressions, on est heureux de pouvoir citer un exemple de courageux attachement. M. Charles Dupin se souvint que mon père avait protégé set premiers pas dans la carrière des science* et l'avait traité comme un fils. Il prit hardiment sa défense dans un écrit dont la publication aurait sans doute compromis l'avenir du jeune ingénieur; mais que des conseils prudents, donnés par Carnot lui-même, tirent supprimer avant qu'aucun exemplaire fût sorti de la presse. {Du jugement de M. le lieutenant général Carnot,) M. Charles Dupin n'a jamais hésité, sous la Restauration, à se faire honneur de l'affection et de la reconnaissance qu'il avait vouées à mon père. C'est un hommage que je me plais à lui rendre malgré la grande divergence de nos directions politiques.
quelle était rappelé l'article de la convention de Paris qui engageait, d'honneur au moins, les signataires de cette convention à s'opposer aux réactions politiques. Le général anglais répondit par une phrase sèche, et d'autant plus mal inspirée que, faisant confusion de personnes, il croyait l'adresser au proscrit lui-même ; c'est la préface de sa triste abstention dans le procès du maréchal Ney :
« Le duc de Wellington a l'honneur de saluer M. le général Carnot, et il regrette beaucoup qu'il lui a été ordonné de quitter Paris. Le duc n'a rien à dire à cette disposition et ne peut pas s'en mêler. »
Mon oncle trouva un accueil infiniment plus digne auprès du comte Capod lstria, que l'empereur Alexandre avait chargé de le recevoir. Le ministre russe entra même avec lui dans des détails confidentiels qui révélaient peut-être les secrètes dispositions de son gouvernement. J'ai de la main de mon oncle le précis de leur conversation, qui eut lieu le 31 juillet.
M. Capo d'istria insista avec une sorte d'affectation sur cette idée : a La conduite militaire de Bonaparte a été vraiment inconcevable; il s'est jeté lêle baissée au devant de l'ennemi, comme pour faire exterminer son armée. La France est devenue la proie des Anglais et des Prussiens, avant que les souverains alliés fussent en mesure de la proléger par leur influence ; et les Bourbons se sont glissés à la suite de Blûcher et de Welling- , ton. Les choses ne se seraient point passées de cette façon si d'autres puissances eussent été sur les lieux. Les maux actuels de votre pays viennent de cette défaite de Bonaparte, qui a lui-même précipité sa chute. Aujourd'hui la France est à la discrétion de tous ses vainqueurs; c'est la république des souverains qui dé-
CAIM) D'ISTRIA. 561
cidera de son sort; et chacun sait qu'un malade est mieux traité lorsqu'il se met entre les mains d'un seul médecin que lorsqu'il doit avoir affaire à tout un collège de docteurs. »
Amené au sujet particulier de l'entretien, il s'exprima ainsi : « La situation critique de la France commande des actes d'administration qui s'écartent de la règle ordinaire. Après le retour inouï de Bonaparte, et l'appui qu'il a trouvé en France, au mépris des arrangements qui devaient assurer le repos de l'Europe, il fallut choisir : ou punir la France entière de cette faute, ou faire tomber la punition sur ses principaux auteurs. Ce dernier parti était incontestablement préférable. Les souverains alliés ont demandé au gouvernement français une mesure générale de sûreté; mais ils n'ont dû entrer dans aucun détail, ni surtout faire aucunes désignalions personnelles. »
En ce qui concernait M. Carnot, le ministre russe déclara que l'empereur avait témoigné du regret en le voyant porté sur une liste de proscription ; mais (pie cette liste étant publiée, aucun changement ne pouvait plus y être demandé. Il regardait comme certain que II, Carnot ne serait ni mis en jugement, ni obligé de s'expatrier; et il ajoutait que si S. M. 1. venait à quitter Paris, elle laisserait des ordres pour que M. Carnot ne fût point inquiété.
La réaction bourbonienne alla son train: elle couvrit la France de tribunaux extraordinaires ; elle versa le sang aux cris de vive le roi; et les scènes d'oppression dont plusieurs collèges électoraux furent le théâtre, ' annoncèrent l'avènement de la Chambre introuvable.
II n'y avait plus à balancer : il fallait se mettre hors de la portée de ces ennemis implacables. L'empereur
àG2 MEMOIRES SUR CARNOT.
Alexandre fit offrir à Carnot une retraite dans ses Étals, en déclarant qu'il le verrait avec plaisir consacrer ses services à la Russie. Carnot accepta des passe-ports pour quitter la France. Une lettre du général Carnot Feulins à son frère le conseiller, en date du 8 octobre, rend compte des difficultés qu'éprouva cette négociation : « Enfin, mon cher ami, j'ai la pièce tant désirée. Il a fallu, pour l'obtenir, toute la bienveillance, on pourrait dire tout le zèle qu'y a mis M. Capo d'Islria; parce qu'au moment de l'expédier, M. de Richelieu a témoigné la crainte de se compromettre avec les Chambres, quoiqu'il en eût parlé au Roi. On m'a promis aussi un passe-port prussien ; je ne sais si l'on tiendra parole. \\ est bon d'avoir plusieurs cordes à son arc. » Ce passe-port fut délivré, en effet, signé du fameux Justus Grimer, chef de la police militaire prussienne.
Ces papiers étaient depuis quelques jours entre les mains de Carnot, lorsqu'il reçut inopinément l'invitation de se transporter à la sous-préfecture d'Élampes, chef-lieu de l'arrondissement qu'il habitait. Arrivé là, on lui présenta un autre passe-port sur lequel il était ainsi qualifié : Compris dam l'ordonnance royale du 24 juillet; au bas on lisait en note : « Délivré d'après les ordres de Son Excellence le ministre de la police générale, du 6 octobre, portant que M. Carnot se rendra à Blois, en surveillance, jusqu'à ce que les Chambres aient prononcé sur son sort. »
Notons ceci : le 6 octobre, pendant les négociations entamées par M. Capo d'Istria pour obtenir un passeport à l'étranger au nom de Carnot (on pouvait amuser, mais non pas refuser le ministre de notre grand allié), le G octobre part de la police l'ordre de diriger Carnot vers Blois. Cette coïncidence était-elle fortuite? cachail-