DÉPART DE PRESLES. 5G
elle un piège? C'est ce qu'il n'est pas permis de dire avec certitude. Toutefois, allons au-devant des suppositions qui voudraient voir encore ici la main de Fouché, et rappelons que ce ministre avait déposé son portefeuille dès le 19 septembre.
Carnot reçut son passe-port pour Blois et retourna à la campagne. Ses amis allèrent aux renseignements : ils apprirent que les passions réactionnaires avaient été singulièrement surexcitées à Blois, et que l'on pouvait y redouter, à l'arrivée de Carnot, des scènes analogues à celles qui venaient d'ensanglanter quelques villes du Midi. Il a été raconté plus tard que l'on avait agité, dans certains Conseils intimes, le projet de faire périr dans des émeutes factices les Conventionnels les plus connus, afin de pouvoir attribuer leur mort à la justice populaire.
Le langage de la prudence devenait sans réplique : on fit ostensiblement, à Presles, des préparatifs de départ.
Un dimanche, en plein jour, deux voitures fermées sortirent à la fois, l'une prenant la direction de Blois, l'autre celle de Paris. La première était censée emmener mon père à sa destination assignée, l'autre reconduire à Paris mes oncles qui étaient venus lui faire leurs adieux. Mais, comme on l'a déjà deviné, c'était le contraire.
Arrivée a Essonne, la voiture qui portait mon père, au lieu de continuer sa roule vers Paris, se dirigea sur Melun.
J'avais obtenu de lui la faveur de l'accompagner dans son exil. Le malin du jour où il quittait Presles, deux de ses amis vinrent me chercher à ma pension. Nous montâmes dans une chaise de poste et sortîmes par la barrière de Fontainebleau. J'entrevis un instant mon père à Essonne; puis les deux voitures, en apparence
étrangères l'une à l'autre, prirent, à une heure d'intervalle, la route de Melun. Nous étions en avant.
A l'entrée de la ville on demanda à mes compagnons de voyage leurs passe-ports. L'un d'eux avait négligé de prendre le sien; mais il était heureusement muni de quelques papiers qui en tinrent lieu. Nous redoutions pareille épreuve pour mon père; il n'eut pas à la subir: comme il cheminait dans une voiture de campagne, on le laissa passer sans obstacle.
Nous étions descendus à l'hôtel de la Galère. Pendant le souper, mon père fut serein, même gai dans ses propos, tandis que les dangers de sa situation pesaient sur l'esprit des autres convives.
Les chevaux de poste étaient commandés pour le lendemain avant le jour. Ils arrivent. L'un de nos compagnons saute à bas du lit, court à la chambre de mon père, et, dans le premier trouble du réveil, il se met à frapper à sa porte en l'appelant très-haut par son nom. L'autre ami s'élance aussitôt et lui ferme la bouche avant que ces cris imprudents aient provoqué l'attention des habitants de la maison. Nous nous jetons promptement en voilure et nous prenons la route de Meaux.
Pour donner à ces légers incidents leur imporlance véritable, il laut se reporter à ce temps si bien nommé la Terreur blanche, et savoir dans quelles inquiétudes vivaient les hommes qui avaient été mêlés à la politique.
Nous étions trois dans la chaise de poste : mon père, moi et la bonne Joséphine, qui avait encore voulu se dévouer au sort de son maître pour le soigner dans l'exil. Mon père était, comme je l'ai dit, pourvu de passe-jwrts en règle, délivrés par l'ambassade russe, et sur lesquels une stipulation particulière lui donnait le droit de se faire protéger par les autorités militaires moscovites, en