ÉVASION
cas d'obstacles opposés à son voyage : la bienveillance avait été sérieuse et prévoyante. Cependant mon père réservait ce sauf-conduit pour des besoins extrêmes. Il s'élait procuré d'avance un passe-port sous le nom de Renaud, négociant de Lyon, et il n'exhibait que celui-là. Nous ne marchions point la nuit, pour ne pas exciter l'attention par trop d'empressement.
Je ne raconterai pas les petits événements du voyage : ni un malentendu qui nous (il faire fausse route et faillit déjouer toutes nos précautions; ni la franchise de cette aubergiste de Soissons, zélée bourbonienne, qui', en nous contant un accident arrivé tout récemment dans sa ville (un magasin de poudre avait sauté), ajoutait ces paroles pleines de mansuétude : « Ce qui doit consoler, c'est que presque tous ceux qui ont péri étaient des gens niai pensants. » Nous nous félicitâmes de n'être point connus d'une hôtesse aussi bien pensante.
Un soir nous pressions notre postillon pour entrer dans Avesnes avant la fermeture des portes, lorsque notre oreille fut frappée par un bruit de galop sur la route. Le bruit se rapprocha ; plusieurs chevaux se rangèrent derrière notre voiture, et, se mettant au trot, semblèrent régler leur vilcsse]sur la nôtre. Il faisait nuit noire; chacun de nous gardait le silence, n'osant pas communiquer sa pensée à ses compagnons, et certain que ceux-ci la partageaient. Une demi-heure s'écoula dans ce silence pénible, et toujours le trot monotone des chevaux nous accompagnait. Enfin nous arrivons à la porte d'Avesnes, la voiture s'arrête, on s'approche avec des lanternes (pour demander les passe-ports, et nous pouvons voir notre escorte. Ce n'étaient pas des cavaliers envoyés à notre poursuite ; c'étaient des postillons qui ramenaient leurs chevaux au relai. Nous
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avions cependant passé de cruels moments d'angoisse.
Le lendemain, près de Maubeuge, mon père me montra le plateau de Wattignies, où il avait eu la bonne fortune de sauver la République. C'est la dernière terre française qu'il ait vue.
Quand nous eûmes franchi la frontière, nous respirâmes plus librement. Toutefois je surprenais une profonde tristesse dans les yeux de mon père. Ce n'était pas sa propre destinée qui le préoccupait; c'était celle de ce pays dont il s'éloignait pour toujours. Moi, j'étais soutenu par l'entrain de la jeunesse et le sentiment de la nouveauté ; et pourtant un chagrin indéfinissable se mêlait aussi à ma surprise d'enfant, lorsque je contemplais pour la première fois un sol tout pareil à celui que nous venions de quitter, mais qui ne se nommait plus la France.
C'est le 20 octobre seulement que nous atteignîmes Bruxelles.
Ce qui semble prouver que le passe-port à destination de Blois n'avait pas été donné sans intentions perfides, c'est que la police française, dès qu'elle eut perdu la trace de mon père, environna d'une surveillance active les demeures de ses parents et de ses amis ; cette surveillance ne cessa que quand on eut acquis la certitude de noire arrivée en Belgique.
On engageait beaucoup mon père à choisir Anvers pour lieu de retraite. Les souvenirs de l'année précédente lui promettaient dans cette ville l'accueil le plus brillant. Mais ce qu'il redoutait précisément, c'étaient des démonstrations de bienveillance qui auraient pu compromettre leurs auteurs et alarmer la diplomatie européenne : il se refusa donc à de flatteuses instances. Ces appréhensions étaient fondées. La Belgique ne tarda pas à devenir le