VOYAGE EN POLOGNE
point stratégique important, avait déclaré Cracovic (écoutez bien ces grands mots) république libre, indépendante et strictement neutre à jamais; puis venait le correctif: «sous la tutelle collective de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. » En conséquence, chacun des trois grands voisins avait environné l'État libre de ses postes militaires et douaniers; de sorte que le voyageur qui prétendait entrer à Cracovie, devait franchir trois lignes de protecteurs, c'est-à-dire ouvrir trois fois sa malle, exhiber trois fois son passe-port, avant d'atteindre les limites de l'octroi, où les fonctionnaires de la ville libre le fouillaient à leur tour pour le compte de la République.
L'un de ceux qui remplissaient cet emploi avait semblé examiner mon père avec attention ; tout à coup il s'approcha et lui dit en français : ce Vous ne pouvez pas me reconnaître, mais je vous reconnais bien, moi ; vous m'avez donné un sabre d'honneur que j'ai conservé. » C'était un vieux soldat polonais qui avait combattu sous les drapeaux de la France.
Nous quittâmes Cracovie le 51 décembre 18 15. L'année 1816 s'inaugura pour nous péniblement. Il faisait un froid excessif, contre lequel nous étions très-imparfaitement précautionnés. Nos chevaux n'étaient point ferrés à glace, et les ouvriers refusant de travailler un jour de fête, il fallut passer l'après-midi du 1er janvier dans un misérable hameau. La neige couvrait des plaines à perte de vue, et d'interminables forêts de sapins, dont les branches pliaient sous son poids. De distance en distance nous apercevions un groupe de vingt ou trente grands piliers noirs, se dressant comme des fantômes au milieu de cet immense linceul blanc ; c'étaient les cheminéesMe quelque village incendié, demeurées seules n. 37
570 MÉMOIRES SUR CARÎSOT.
debout, parce que seules elles étaient de brique ou de pierre. Quant aux huttes de bois, il n'en restait pas vestige. Les paysans polonais ont pourtant dans leur calendrier un saint particulièrement chargé de conjurer ce fléau : la statue de saint Florent veille à l'entrée ou sur la place de tous les hameaux ; on le représente versant une cruche d'eau sur une maison embrasée. Mais les pauvres gens ont une si grande conflance dans leur fétiche que quand le feu prend à leurs habitations, ils vont chercher son image, la plantent devant la maison qui brûle et se mettent à genoux, .en lui laissant le soin d'éteindre les flammes. Puis, lorsque tout est consumé, ils vont couper des arbres dans la forêt et construisent un autre campement à quelque distance du premier, sans manquer d'y replacer la statue de saint Florent, afin qu'il les protège contr un nouveau désastre.
La route que nous suivions à travers ces horizons de neige n'était marquée que par de longues branches de sapin avec leurs feuilles, plantées de distance en distance. Il était donc impossible de voyager la nuit, ce que les loups en cette saison auraient d'ailleurs pu rendre dangereux. Et puis les chevaux de notre voiturin n'auraient pas supporté une telle fatigue.
Il fallait s'arrêter, dès la brune, au premier gîte venu. Mais quel gîte ! le plus souvent un amas de chélives cabanes, dont la moins misérable, mais non la moins sale, est habitée par un aubergiste juif, à la longue robe, à la longue barbe, au visage pâle et maigre, à l'aspect repoussant ; objet d'horreur et de mépris pour le colon polonais, il le domine pourtant et se venge en le dépouillant, après l'avoir empoisonné d'eau-de-vie. Tel est le fruit de la dégradation civile et politique.
Ce bouge sordide est éclairé et enfumé par la flamme