‹ Mémoires sur CarnotChapitre 210 sur 235 · VOYAGE EN POLOGNE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN POLOGNE

de quelques lattes de bois résineux, placées à l'entrée du four ou sur la table, de manière que le bout allumé s'avance en dehors, tandis que l'autre bout est sous une pierre qui fait contre-poids. On avance ces étranges flambeaux à mesure qu'ils se consument, soin souvent oublié ; le feu prend à la table : de là les incendies et les grands piliers noirs. Walter Scott nous montre de pareilles torches de térébenthine dans les cabanes des Higlilanders.

La guerre récente et les nombreuses marches de soldats avaient laissé leurs traces partout ; les cantonnements militaires des Russes, nouveaux maîtres du pays, achevaient de consommer le peu d'approvisionnements du pauvre colon. Nous tombâmes plusieurs fois au milieu de ces cantonnements ; et force nous fut alors de passer la nuit dans notre voiture, en plein air, à la porte de l'écurie où nos chevaux prenaient un peu de repos. On nous avait bien prévenus que nous trouverions pénurie ; mais la réalité surpassait toute imagination. Nous avions cru être très-prévoyants en emportant quelques couvertures de laine et des provisions pour deux ou trois jours. Notre voyage en dura sept.

Voilà ce qu'étaient alors les campagnes polonaises. Leur aspect est plus satisfaisant aujourd'hui, malgré les efforts d'un despotisme abrutissant. Qu'un jour la liberté visite ces populations, intelligentes au milieu de leur ignorance et de leurs superstitions grossières, nobles de cœur au milieu de leur misère et de leur servitude, chez lesquelles persiste un élément précieux de civilisation, le sentiment de nationalité revêtu d'un caractère religieux ; que les guides de ce peuple travaillent à son affranchissement intérieur avec autant de courage qu'ils luttent pour son indépendance; et les

Polonais prendront une belle place dans la grande association européenne.

Le 6 janvier nous entrâmes dans Varsovie. Quel contraste ! Après les provinces désertes et désolées que nous venions de traverser, cette large voie bordée de palais, le faubourg de Cracovie, animé par la foule et par des centaines de traîneaux élégants, qui semblaient voler sur la glace.

Nous logeâmes chez un Français, nommé Chovot, qui tenait des appartements dans une maison de la rue du Miel (Miedowa Uliça), naguère encore rue Napoléon.

Dès le jour de notre arrivée, mon père abandonna l'incognito ; il donna son nom à l'hôtel et à la police. Ce fut un événement. Notre brave voiturin, surpris de voir le négociant Round transformé en général Carnot, fut assiégé de questions sur les circonstances de son voyage ; il était recherché, fêté et tout lier. Cet excellent homme nous avait voué un attachement que nous lui rendions; il avait été pour nous plein de soins et d'attentions délicates. Quelquefois mon père, remarquant sa conduite réservée et le voyant s'abstenir de rapports familiers avec les gens d'hôtellerie, avait eu le soupçon que Nicolas pouvait être un exilé comme lui, qui se cachait sous ce déguisement. Cela lui rappela une illusion du même genre qu'il s'était faite pendant la proscription de Fructidor, en croyant reconnaître Pichegru dans le batelier qui le conduisait sur le lac de Genève ; c'est alors qu'il me conta cette anecdote, que je n'ai jamais oubliée.

Mon père devint à Varsovie l'objet d'un empressement universel, auquel la position politique de chacun donnait une nuance particulière. Ceux-là même qui avaient le moins adhéré aux principes démocratiques de la Révolution française ne demeurèrent point en arrière. Mais les démonstrations furent vives surtout de la part des vieux patriotes qui s'étaient associés à nos guerres républicaines, et de la part des jeunes militaires qui étaient restés jusqu'à la fin unis au sort de la France.

Parmi ces derniers se distingua le général Vincent Krasinski, brillant officier qui venait d'avoir l'honneur de ramener à Varsovie les débris de l'armée polonaise. Le pays entier avait les yeux sur lui comme sur une de ses plus chères espérances : il a dû plus tard les en détourner avec tristesse et confusion. Krasinski semblait alors appelé à jouer un rôle politique important. « À quel âge êles-vous entré dans la vie publique? «demandait-il à mon père. — <f A près de quarante ans, » répondit Carnot. — « Je n'en ai que trente-six; puissé-je marcher sur vos traces ! » Krasinski était tout Français par sa pétulance, généreux, ardent et sincère. Sa femme, née princesse Radziwill, était une personne distinguée par le cœur, l'esprit et l'éducation, dont la mort prématurée affecta sensiblement mon père. Leur fils Sigismond, charmant enfant alors, est devenu un grand poète national.

Pendant les premiers moments, mon père ne put s'empêcher d appartenir à tout le inonde; mais ensuite il se créa des relations plus intimes avec quelques hommes chez lesquels il rencontrait sympathie d'esprit et d'études.

Plusieurs vieux patriotes, autrefois proscrits pour avoir bien servi leur pays, et accueillis en France par

Carnot> vinrent à leur lour au-devant de lui. Il retrouva là Dombrowski, créateur et chef des légions par lesquelles la Pologne avait continué de vivre en France; le ministre de la guerre Wielhorski, fils de l'ami de Kousseau et de Mably, qui composèrent, sur son invitation, leurs plans de gouvernement pour la Pologne; Sokolnicki, vétéran des armées de la République française, écrivain militaire et archéologue.

Toute l'ancienne Pologne revivait dans les noms de ses héros et dans le patriotisme de leurs descendants : Le nom de Chodkicwicz, l'un de ses grands capitaines, était porté par un militaire instruit, chimiste, mathématicien, littérateur; celui de Pac par un des soldats les plus braves de nos phalanges, qui employait sa grande opulence à des créations industrielles, agricoles, artistiques, et qui donnait l'exemple, rare chez ses nobles compatriotes, d'une excellente administration de sa fortune.

Je voudrais pouvoir nommer tout le monde : il y avait là le vénérable président du sénat Ostrowski ; l'excellent prince Giedroyc et sa famille attachée à la France comme à la Pologne; l'intelligent Lubecki, depuis ministre des finances ; Krukowiecki, personnage assez bizarre, dont la fortune, aussi bizarre que lui, a fait un dictateur populaire en 1851; la Castellane de Polonicc, respectable dame, pleine de grâce et de dignité sous ses cheveux blancs; mon père fréquentait volontiers son salon, où régnait une conversation spirituelle et étrangère à tout esprit de coterie ; Stanislas Potocki, auquel son talent avait valu le surnom de prince de l'éloquence. Ministre de l'instruction publique, il se montrait animé du plus beau zèle pour l'éducation populaire. Amateur éclairé des arts, heureux traducteur de Winckelmann,

homme d'esprit, de goût, de savoir, surtout homme de société charmant. « 11 passait pour une des meilleures lètes de la Pologne, » dit Carnot dans sa correspondance.

Mais je manquerais à la reconnaissance, si je ne faisais une mention particulière du général Stanislas Malachowski et de sa famille, sur laquelle le malheur s'est cruellement appesanti ; elle a presque tout entière disparu avant le temps : le plus jeune des trois fils, Jules, est mort en héros à la tête du corps de faucheurs qu'il avait formé pendant la guerre de l'indépendance ; l'aîné, Gustave, après avoir été un hahile ministre des affaires étrangères, et témoigné qu'il possédait également le courage du champ de bataille et le talent de la tribune, est venu mourir à Paris dans l'exil. L'aînée des trois sœurs, Caroline, vraiment supérieure par l'instruction ct« d'un caractère à se faire adorer partout » écrivait mon père, devenue la digne épouse du général Pac, est morte à la fleur de l'âge dans nos provinces méridionales où elle cherchait la santé. J'avais besoin d'épancher ces souvenirs. J'ai passé à Konskie, résidence des Malachowski, quelques bonnes semaines de ma jeunesse. Nous allâmes en caravane, et comme en pieux pèlerinage, car ce lieu était consacré aux traditions de la vieille Pologne, visiter Pulavvy, le célèbre château des princes Czartorisky, dont les jardins, décrits tant de fois et chantés par Delille, ont été dévastés par les Russes en 1831.

Pour Catter l'orgueil national des Polonais, l'empereur Alexandre avait chargé de l'administration du pays, en son absence et en son nom, un de leurs concitoyens, le général Zaionczek, l'un des lieutenants de Kosciuszko, mutilé dans la campagne de Russie. Mais la charte constitutionnelle réduisait à peu de chose le personnage de

ce vice-roi; et le frère d'Alexandre, le grand duc Constantin, sans autorité civile, seulement chef de l'armée, tenait en ses mains le pouvoir réel.

Mon père lui rendit visite et en fut accueilli avec beaucoup de distinction. Leur entretien roula sur l'art militaire, sur les sciences et aussi sur la politique; et Constantin y déploya une grande variété de connaissances. Les deux fils aînés de Paul Ier avaient reçu leur éducation du républicain Labarpe et montraient en toute occasion, pour leur ancien précepteur, une honorable reconnaissance. C'était d'ailleurs un homme étrange que Constantin : les passions du barbare s'alliaient chez lui aux raffinements de la civilisation; et la nature semblait avoir voulu manifester cet accouplement en plaçant un masque de Kalmouck sur un corps digne de servir de modèle aux académies. Son esprit ne manquait pas de culture, et cependant il affectait pour les lettres et les arts un souverain mépris. Dans l'entretien familier il acceptait la contradiction, comme un homme bien élevé, puis tout à coup il interrompait son interlocuteur avec des cris d'ironie sauvage. 11 avait contribué à organiser l'armée polonaise ; il aimait le soldat polonais, ou du moins il s'en montrait fier; et en même temps il s'en faisait le bourreau, distribuant les coups de verges et de bâton pour des bagatelles ; dans ses accès de férocité, il s'emportait jusqu'à brutaliser, injurier, frapper des officiers et leur cracher au visage ; pendant notre séjour à Varsovie, plusieurs militaires se sont suicidés, après des scènes de ce genre, pour ne point succomber à la tentation de venger leur injure par un meurtre. Constantin n'était pas dépourvu d'une certaine bienveillance ; mais il était ombrageux, fantasque, extravagant parfois ; dans son proconsulat oppresseur, il ne

respectait pas même l'ombre constitutionnelle qu'Alexandre avait octroyée à la Pologne. « Constitution, c'est confusion, disait-il un jour; quant à moi, je ne connais que l'obéissance militaire. Si l'empereur, mon frère et mon maître, m'envoyait l'ordre de faire fusiller ici vingt personnes, je n'en ferais fusiller ni dix-neuf ni vingt et une, mais vingt. . .»

Cet être farouche était pourtant accessible à la tendresse. Il avait amené de France une femme des rues qu'il aimait, qu'il respectait et qui savait adoucir les orages de son tempérament. Plus tard, un sentiment délicat domina son cœur : il se coucha, comme le lion amoureux, aux pieds d'une jeune fille que nous avions connue dans le monde, agréable et jolie, et, pour l'amour de cette jeune fille, il renonça au trône de toutes les Russies.

Les Polonais avaient, du prince moscovite, une opinion tellement affreuse, que ses entrevues tête-à-tête avec mon père leur inspiraient de l'inquiétude pour la sûreté personnelle de l'hôte qu'ils chérissaient. Mais Constantin se montra toujours, dans ces occasions, plein de calme et de bonne tenue ; il avait même pour Carnot des égards inusités, comme de déposer sa pipe quand on l'annonçait. Un jour qu'il l'avait reprise par distraction pendant l'entretien, il s'en excusa très-vivement.

La nouvelle charte du pays garantissait la liberté de la presse et la liberté individuelle et une représentation nationale à perpétuité ; elle admettait au droit électoral tout propriétaire foncier noble ou non ; elle y admettait les fabricants et marchands possédant un établissement de quelque importance; elle y admettait ce que notre langage parlementaire a nommé les capacités; c'est-àdire les ecclésiastiques, professeurs, instituteurs, etc.,

et de plus les artistes distingués par leurs talents. Cette charte ouvrait la voie au progrès : si elle était devenue une vérité pendant quelques années seulement, l'élément démocratique aurait pu se dégager et se développer, au lieu de surgir au milieu des tempêtes.

Mais toutes les franchises accordées au pays ne devaient pas tarder à lui être enlevées. D'ailleurs l'aristocratie, qui était alors toute la Pologne, se montrait moins préoccupée des idées libérales que de la réédifition de la nationalité polonaise. Tout ce qui tendait à ce but était accueilli avec transport. On citait la récente lettre de l'empereur Alexandre à Oginski, où il parlait de rétablir la Pologne dans ses anciennes limites, en lui rendant les provinces conquises. On racontait sa visite à Kosciuszko. « Que voulez-vous? » avait-il demandé au héros patriote ; et celui-ci s étant contenté de montrer du doigt sur une carte le cours du Dnieper, « vous l'aurez, » s'était écrie l'empereur.

Toutefois, on racontait aussi, avec quelque appréhension, d'autres paroles d'Alexandre à une dame polonaise. Celle-ci, profilant d'une conversation familière, lui avait dit avec beaucoup de patriotisme et un peu d'étourderie : « N'est-ce pas, Sire, que vous réunirez la Lilhuanie au nouveau rovaume de Pologne?» 11 avait

répondu avec un sourire enjoué, mais tant soit peu ironique : « Non-seulement la Lithuanie, madame, mais la Russie tout entière. » On commentait ce langage ; on se demandait si le Moscovite n'avait pas en riant dévoilé ses véritables projets.

Quoiqu'il en soit, la Pologne était alors agitée par de grandes aspirations et faisait les plus nobles efforts de renaissance. La plupart des hommes que j'ai cités y travaillaient avec ardeur. Mon père, jaloux de payer par

SÉJOUR A VARSOVIE. bVJ

quelques services les empressements affectueux dont il était l'objet, attira à Varsovie d'habiles ouvriers français qui vinrent y apporter de nouvelles industries; il donna ses conseils pour la création d'une école d'arts et métiers analogue à celle de Cbàlons, entreprise qui fut entravée, je ne sais plus par quels obstacles.

La littérature ne s'inspirait que des souvenirs nationaux. Une tragédie de M. Felinski, Barbe Radzhmll, était le grand succès du moment. Julien ftiemeewiez, le compagnon de Kosciuszko dans la guerre, dans la prison et dans l'exil, préparait ses Chants historiques [Sjrictey hisloryczne), que les dames de Varsovie illustraient de leurs dessins et de leurs compositions musicales. A cette époque parut aussi le premier roman écrit en langue polonaise (Malvina), dont l'auteur était une femme appartenant à la plus haute aristocratie \ Le caractère national y est peint avec ses qualités chevaleresques, et la liclion d une fêle guerrière y amène un dénombrement homérique des noms les plus chers au pays. Cet ouvrage fit naturellement grande sensation dans les salons.

L'hiver de 1 810 fut très-brillant à Varsovie : le champ des espérances était ouvert et la jeunesse s'y élançait ; les fêtes succédaient aux fêtes, où se déployait tout le luxe national. On s'efforçait d'y attirer mon père pour lui rendre des hommages empressés. Dans les réunions plus intimes, on faisait cercle autour de lui; on ne se lassait pas d'entendre de sa bouche le récit de nos gloires et de nos malheurs. Puis quelque voix émue

1 La princesse de Wurtemberg, sœur ainèe du prince Adam Czartoriski, morte à près de quatre-vingt-dix ans en France, où elle partageait avec fermeté l'exil' des patriotes.

s'élevait et mêlait aux chants nationaux de la Pologne les chants républicains de la France.

La sympathie que les Polonais témoignaient à mon père ne se borna pas à de stériles démonstrations ; ils lui firent des offres généreuses et délicates. Le bruit en élant venu plus tard aux oreilles de mes oncles, l'un d'eux questionna son frère à ce sujet et reçut cette réponse :

« Tu me demandes des renseignements sur les offres de service et d'argent qui ont pu m'ètre faites à Varsovie. Il est exact qu'une loge de francs-maçons ouvrit pour moi une souscription qui produisit sur-le-champ une somme considérable ; je ne sais laquelle. Je ne voulus rien accepter, mais je n'eus pas occasion de refuser par lettre, comme on te l'a rapporté. — D'autres offres importantes m'ont été adressées ; l'une par le général Krasinski, aujourd'hui maréchal de la Diète : il voulut me faire accepter, pour la durée de mon exil, la jouissance exclusive d'une terre de 8000 francs de revenu. Celte terre est un majorât qui lui a été conféré par Napoléon et que le nouveau Gouvernement lui a confirmé. « C'est, me disait-il très-poliment, une dette que je payerai en votre personne à la France qui a fait ma fortune militaire. » Je lui témoignai ma reconnaissance, mais je n'acceptai point. — Le comte Pac, un des plus riches seigneurs de la Pologne, m'offrit également la jouissance de plusieurs de ses terres que je refusai. Ces propositions ont été renouvelées par écrit depuis que je suis en Prusse, et j'ai refusé alors par écrit ; c'est sans doute cette lettre qui a circulé.

« Il serait difficile d'exprimer toute la bienveillance dont j'ai été l'objet pendant mon séjour à Varsovie. Je jouis également ici (à Magdebourg) d'une considération

Page 1