RENFORT ENVOYÉ A BONAPARTE
paraît pas. Rewbell reste chez lui à méditer quelles chicanes il pourra faire le lendemain. Cependant le traité est fait en une seule nuit, et le lendemain, maigre* l'apathie de Barras, son air de dédain que la vergogne l'empêchait de manifester par un refus formel ; malgré l'opposition de Hewbell, ses grands mots de condition* honorable* enfin sa déclaration positive qu'il ne voulait point souscrire au traité, ce traité fut comme emporté de haute lutte, et conclu sur-le-champ. Je crois que c'était le plus grand service qu'il me fut possible de rendre à la pairie, dans les circonstances où nous nous trouvions. » Carnol continue :
« Quoique la mnsse des ennemis opposés à Bonaparte fût considérablement diminuée, qu'il eût alors ses flancs et ses derrières libres, il n'avait pas encore des forces suffisantes pour se promettre des succès décisifs contre l'empereur. 11 demandait quinze mille hommes. Je formai le projet de lui en envoyer trente. Aussitôt les ordres sont donnés ii l'armée de Hhin-et-Moselle, et à celle de Sambre-et- Meuse, de faire partir sans délai, et le plus secrètement possible, quinze mille hommes chacune pour l'armée d'Italie, en les faisint filer le long de la Suisse, sous différents prétextes. Ce fut en 93 un semblable mouvement de quarante mille soldats de la Moselle vers la Meuse, sous les ordres de Jourdan, au moment où l'on s'attendait à une marche vers le Rhin, qui décida le succès de cette fameuse campagne.
« Les trente mille hommes destinés pour l'Italie devaient être tirés de l'armée de Hhin-et-Moselle d'abord; puis la moitié être remplacée par les quinze mille de l'armée de Sambre-et-Meuse. Jamais ordre ne fut exécuté plus ponctuellement, plus fidèlement, plus loyalement. Moreau, qui prévoyait la possibilité d'un pareil mouve-
mont, tenait depuis longtemps un corps en réserve pour cef objet; et quoique son armée fût la plus malheureuse, parce qu'elle ne pouvait, comme les autres, vivre aux dépens de l'ennemi, el que la pénurie des finances empêchait de subvenir à ses besoins, il avait cependant encore fait des sacrifices pour que ce corps de réserve fût. passablement équipé et prêt à partir au premier signal. Le signal est donné, les troupes sont en marche; elles sonl sur les frontières du monl Blanc avant que l'ennemi puisse se douter qu'elles sont destinées à l'armée d'Italie. »
Et, plein de reconnaissance patriotique à ce souvenir, Carnot s'écrie : « 0 Moreau î ô mon cher Fabius! que tu fus grand dans cette circonstance! que tu fus supérieur à ces petites rivalités des généraux qui font quelquefois échouer les meilleurs projets! Que les uns t'accusent pour n'avoir pas dénoncé Pichegru, que les autres t'accusent pour l'avoir fait, j'ignore. Mais mon cœur me dit que Moreau ne saurait être coupable; mon cœur te proclame un héros. »
Cette citation nous a fait un peu devancer les événements.
Le général de l'armée d'Italie, demandant quinze mille soldats seulement, écrit à Carnot le 10 floréal ("29 avril) : « Avec ce renfort, je puis en même temps marcher du coté de Naples et du côté de Mantoue. » L'idée d'un double mouvement, attribuée par plusieurs historiens au Directoire el vivement critiquée par Jomini, apparaît ici pour la première fois.
Mais lorsque, quelques jours après (le 7 mai), le Directoire, en vue de ce double mouvement, parle de former deux armées distinctes en Italie, sous Kellermann el Bonaparte, celui-ci se récrie aussitôt : «Je crois qu'il faudrait plutôt un mauvais général que deux bons. »
DÉBATS SUR LES COMMANDEMENTS. î>5
Carnol ne semble pas s'être montré Irès-favorable au partage du commandement; aussi, Bonaparte, qui n'ignorait pas ce qui se disait dans les bureaux de la guerre, lui adressa-t-il personnellement sa lettre de réclamation : « comptant sur son amitié pour en donner la bonne interprétation, et obtenir pour lui la confiance du gouvernement. » « Si l'on cherche à me mettre mal dans votre esprit, » ajoutait-il, « ma réponse est dans mon cœur et dans ma conscience. Je ne puis vous être utile qu'investi de la même estime que vous me témoigniez h Paris. J'ai commencé avec quelque gloire, et je désire continuer d'être digne de vous. »
Le Directoire n'insista pas sur la division des armées : leurs opérations étaient trop intimement liées pour que l'unité de la pensée militaire n'en reçût pas quelque atteinte.
Mais ce qui est curieux, c'est qu'à l'époque où Bonaparte, encore à Paris, avait été consulté sur les affaires de la guerre, comme on proposait de réunir les armées du Khin et de Sambre-et-Meuse sous un seul chef, et
que cette réunion, avantageuse pour le service, ne trouvait d'objections que dans la crainte de trop grandir un homme, Bonaparte, qui ne pouvait alors prétendre h être cet homme, avait opiné pour le maintien de la séparation.
S'agit-il de ses propres pouvoirs? il devient l'unité incarnée : sans cesse on l'entend protester contre l'intervention des diplomates, des commissaires du gouvernement ou de ses autres agents. « Toutes les fois que votre général en Italie ne sera pas le centre de tout, » dit-il, « vous courrez de grands risques. »
Et quand il est question de combiner les mouvements des années d'Allemagne avec ceux de l'armée d'Italie, sa première préoccupation est encore celle de la supré-
5fi MÉMOIRES SUR CARNOT.
matie : il a déjà assez grandi pour l'ambitionner : « Si le prince Charles commande les deux armées de l'Empire, il faut nécessairement, lorsque nous serons en Allemagne, qu'il y ait chez nous unité de commandement1. » (Lettre à Carnot, du "25 mars 1796.)
Les directeurs inclinaient à une entreprise du côté de Rome, pensée à laquelle Carnot ne se ralliait pas; il nous a laissé, sous une forme plaisaute, son opinion à ce sujet :
« Le petit Larevellière avait tellement peur du pape, qu'il le voyait sans cesse à sa poursuile, étendant les doigts pour lui donner sa bénédiction. Le vicaire de .lésus était un rival dangereux pour lui, qui voulait aussi être chef de secte. Larevellière, qui croit que tout ce qui n'est pas théophilanthropeest nécessairement catholique et digne d'èlre crucifié, voyait en moi un grand ami de la cour de Home. J'avais beaucoup loué Bonaparte d'avoir dédaigné la vaine gloire de marcher sur cette ville, pour combattre un ennemi plus dangereux, dont \a défaite entraînait la chute de Rome et la transformalion de toute l'Italie. Le théophilanlhrope voulait, au contraire, qu'on fut d'abord au Capitole chanter un hymne sur la cendre des Gracques; et l'enlèvement de la bonne Vierge de bois vermoulu qui était à Lorette lui paraissait une victoire bien plus importante que l'enlèvement des drapeaux du bataillon de Vienne. » Plus loin, Carnot
1 Cette infatualion du commandement existait chez Bonaparte à l'étal de mnnomanie, et se manifestait parfois sous des formes puériles. Miol «le Mélito. a/ent de la république l\ Florence, raconte dans ses Mémoires qu'ayant rédigé, à la demande du général de Tannée d'Italie, une proclamation à ses soldats pour leur recommander la discipline pendant leur passage en Toscane, et s étant servi de cette expression : Les commandants de l'armée française, Bonaparte prit de l'humeur, effaça la phrase et s'écria : L'armée, n'a qu'un commandant; c'est moi .'puis il finit par s'en aller sans donner suite à la proclamation.