‹ Mémoires sur CarnotChapitre 211 sur 235 · LA LOI D'AMNISTIE · texte numérisé non relu

LA LOI D'AMNISTIE

marquée, mais qui ne saurait être ni aussi démonstrative ni aussi affectueuse ; le caractère des Polonais se rapproche beaucoup plus du notre que celui des Allemands, et ils me regardaient comme un ami et un compagnon d'infortune. »

Qu'on me permette de citer encore un fait, parce qu'il honore un de nos compatriotes et parce qu'il laissa une touchante impression dans le cœur de mon père : Un Français, établi à Varsovie (je regrette de savoir son nom trop imparfaitement pour le citer), supposant Carnot dans un état de gêne extrême, vint un jour le prier de partager le fruit de ses très-modestes économies.

Dès les premiers jours de notre arrivée à Varsovie, mon père avait appris que sa condition en France venait d'être aggravée. Par un simple amendement à la loi de proscription, qualifiée dérisoirement de loi d'amnistie, la Chambre des députés avait condamné à un exil perpétuel les Conventionnels, coupables à ses yeux d'avoir cumulé les fonctions politiques et les fonctions judiciaires, ce qu'elle faisait elle-même en prononçant sur leur sort.

La nouvelle loi violait la Charte; elle n'était pas plus respectueuse envers le Code : la peine de l'exil n'a jamais pris sa source que dans un abus de pouvoir, exercé sous l'ancienne monarchie par les lettres de cachet, exercé sous Napoléon par des mesures de police. Au point de vue moral, elle présenlait celle fois un caractère plus odieux encore : des ennemis se vengeaient après la victoire ; des émigrés, après s'être joints à l'étranger pour envahir la patrie, venaient déclarer horriblement déplacés sur le sol de la France ceux qui l'avaient défendue contre eux.

M. de Richelieu, président du conseil des ministres, avait combattu la motion au nom du roi, et protesté que Louis XVIII ne ratifierait point une mesure inconstitutionnelle. Puis, la mesure votée, Louis XVIII se donna l'air d'avoir la main forcée, en sanctionnant l'iniquité de ses amis.

Ce n'est pas tout: le ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc, s'empressa de porter à la signature du roi une ordonnance qui rayait de 1 Institut un certain nombre de ses membres, et parmi eux ses principaux fondateurs: Lakanal, Monge, Grégoire. Le nom de Carnol ne pouvait manquer en si bonne compagnie; c'était la seconde fois que le savant payait pour l'homme politique*.

Les ovations dont mon père était l'objet en Pologne, l'intérêt avec lequel parlaient de ses malheurs les journaux étrangers, la colère d'avoir laissé échapper leur victime, tout cela irritait ses ennemis. Ils ne se contentèrent plus de l'insulter dans leurs écrits. Un avocat général de Lyon, célèbre plus tard comme Pun des membres du ministère qui |>erdit la dynastie des Bourbons, dénonça dans un réquisitoire une conspiration fabuleuse qui s'étendait sur toute la monarchie, et qui avait, disait-il, pour chefs Talleyrand, Carnot et Fouché, trois noms bien étonnés de se trouver réunis. Aussitôt, la po-

« Par un acte de la mémo main, T>aunou fut destitué de la direction des Archives. M. de Vaublanc montrait dans tout ceci peu de goût et peu de mémoire, Daunou et Carnot lui a\ant rendu des services décisifs après le 18 Fructidor et après le 18 Brumaire. Il s'en était mieux souvenu quelques mois auparavant, lorsqu'il avait écrit à Carnot, ministre, pour solliciter une préfecture : a Vos nobles procédés sont mon seul titre auprès de vous. •

J'aurais enseveli ces misères dans le même silence que tant d'autres, si M. de Vaublanc, en écrivant ses Mémoires, s'était montré plus véridique à l'égard de Carnot.

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