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TÉMOIGNAGES D'ESTIME DES ÉTRANGERS

lice de Paris arrêta le général Carnot-Feulins, fouilla sa correspondance, lui fit subir de longs interrogatoires, le garda au secret plus de quinze jours, et ne le remit en liberté que lorsqu'il fut démontré impossible de trouver contre lui aucune apparence de délit.

Un journal anglais peu favorable aux républicains (le Coutrier), après avoir raconté cette campagne de la police parisienne ajoutait: «Quand les agents demandèrent au général Carnot-Feulins s'il avait reçu des lettres de son frère, il répondit que la question était oiseuse, que sa correspondance étant venue parla poste ne pouvait manquer d'avoir été ouverte au cabinet noir. Dans une des lettres saisies, Carnot écrivait : Je serais parfaitement content de vivre ici (à Varsovie) si f avais seulement un revenu net de six mille francs. On ne saurait oublier que cet bomme qui ne jouit pas d'un revenu de six mille francs, a été ministre de la guerre et de l'intérieur, et à peu près souverain en France comme membre du Directoire. »

Un autre témoignage toucbant de l'estime des étrangers fut donné à Carnot, en France môme, pendant sa proscription. Le canton où se trouvait sa campagne près de Paris avait été envahi par un corps prussien ; et l'on sait comment les Prussiens vengeaient alors par des exigences et des brutalités les souvenirs de la domination française dans leur pays. Leur arrivée dans la maison de mon père fut signalée par des dévastations. Mais quand l'officier qui commandait le détachement apprit le nom du propriétaire, il ordonna la modération à ses soldats, et grava lui-même son nom, en mémoire du fait, sur un panneau de boiserie. Cette déférence d'un obscur lieutenant pour une renommée étrangère, qu'il aurait fort bien pu ignorer, me frappe plus que l'exemp-

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lion de laxc officiellement accordée au village d'Ermenonville en souvenir de Jean-Jacques, plus que l'ordre donné par le général Bulow, en entrant à Versailles, de préserver l'habitation de Ducis des désagréments de la guerre. Le général Bulow ne faisait d'ailleurs que rendre la pareille aux Français, qui avaient épargné li maison de Gœthe à Weimar, celle de Heeren à Gœttingue, celle de Jean-Paul à Bayreuth.

L'exiguité de sa fortune obligea Carnot de quitter le séjour dispendieux de Varsovie. Sa santé, d'ailleurs, commençait à souffrir de l'âpreté du climat; et enlin le caractère ombrageux du grand duc Constantin paraissait s'irriter des sympathies trop démonstratives dont les Polonais ne cessaient d'environner un homme proscrit pour ses opinions libérales. On n'est jamais sûr du lendemain sous le régime du despotisme: un caprice pouvait tout à coup envoyer mon père au fond des provinces moscovites. Il entra en communication avec le représentant du roi de Prusse à Varsovie, reçut de lui et du chancelier de Hardenberg l'assurance qu'il trouverait un asile dans les États prussiens; et nous partîmes pour la Silésie. Ce n'était cependant pas sans esprit de retour; tant de liens nous attachaient à la Pologne!

Arrivé à Breslau, mon père crut devoir se présenter chez le gouverneur de la province, afin d'en obtenir les passeports nécessaires pour continuer son voyage. Il y rencontra par hasard le maréchal Blûcher, qu'il n'avait jamais vu, et qui lui montra l'empressement le plus cordial ; leur conversation roula sur les récentes guor-

CARNOT ET DLUCHER. :,î<5

res, et Blûcber dit au sujet de Waterloo : « N'en parlons pas trop haut; nous avons peut-être été plus heureux qu'habiles. » Il y avait chez ce vieux soldat un vrai fond de modestie: on raconte que se trouvant dans une soirée, avec le général Gneisenau, le grand organisateur de la Landwehr, comme on se défiait à qui ferait les choses les plus difficiles: «Je parie, dit Blûcher, que personne ne pourra m'imiler. Je vais donner un baiser à ma tête. » Et il alla embrasser Gneisenau, dont il se plaisait à reconnaître la supériorité.

Nous arrivâmes à Berlin. Le jour même mon père reçut la visite du prince de Willgenstein, chargé par le roi de s'informer des motifs qui ramenaient en Prusse. La correspondance de M. de Hardenberg expliqua ce malentendu. Le chancelier, accoutumé à la haute main •dans les affaires administratives, au premier désir exprimé par Carnot de venir habiter la Prusse, lui en avait délivré spontanément l'autorisation. Frédéric-Guillaume, plus timide, craignit que la présence d'un proscrit français ne devînt un événement politique, capable de soulever les réclamations de la diplomatie, et de créer des difficultés à son gouvernement. Mon père apprit, en effet, par M. de Willgenstein, que l'ambassadeur de France s'en était ému au point d'accourir sur-le-champ au palais du roi. Celui-ci ne voulut prendre aucune résolution avant le retour du chancelier, qui était absent, et fit prier Carnot d'attendre ce retour, non point dans la capitale, mais dans quelque ville du voisinage.

Nous allâmes, en conséquence, nous installera Francfort-sur-l'Oder, à dix ou douze lieues de Berlin. Mon père y reçut l'accueil le plus flatteur. La fortune avait rassemblé dans celte charmante petite ville un cercle rare et parfaitement uni. C'étaient quelques officiers de

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mérite, parmi lesquels le général de Lindenau, commandant de la province, homme plein de loyauté et d'enjouement, plusieurs magistrats et administrateurs distingués, et leurs femmes aussi aimables que spirituelles. « Les jours que j'y ai passés, écrivait mon père, seront marqués dans mes papiers, et plus encore dans mon cœur, au nombre des heureux. »

Le chancelier étant revenu à son poste, toute difficulté s'aplanit. On laissa à Carnot le choix de sa résidence; et ce choix tomba sur Magdebourg, comme étant la plus voisine de la France parmi les grandes villes de Pancicnne Prusse : le séjour des provinces rhénanes, qu'il aurait préféré, se trouvait interdit aux exilés par les conventions diplomatiques.

L'importante et belle place forte de Magdebourg était occupée par une garnison considérable. Toutefois une grande activité commerciale y tempérait ce que l'esprit militaire a toujours de fâcheux quand il domine dans une ville. Celle-ci avait été le chef-lieu d'un département de l'empire français, et la présence de nos compatriotes y avait laissé des traces : les antipathies nationales, si exaspérées alors contre nous en Prusse, étaient là moin* ardentes, moins blessantes qu'ailleurs; enfin la vie n'y était pas très-dispendieuse, considération intéressante dans notre situation de fortune.

L'arrivée de mon père avait été annoncée d'avance aux autorités locales, qui mirent beaucoup d'obligeance à lui faciliter les mo\ens de s'établir et de vivre aussi agréablement que possible.

La forteresse de Magdebourg a été le théâtre de plusieurs captivités célèbres, sans compter celle du romanesque baron de Trenck. La Fayette y séjourna avant sa transition dans les prisons autrichiennes, et il y eut

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