COUP D'ŒIL GÉNÉRAL
pour successeur le général Madalinski, patriote modeste et courageux, qui leva le premier drapeau de l'insurrection polonaise en 1794. Ces souvenirs accréditèrent l'opinion que Carnot aussi était prisonnier. Loin de là : libre comme tous les citoyens de la ville, il se voyait entouré de respect, d'affection et de prévenances; pas une fête où il ne fût invité, pas une réunion où l'on ne s'efforçât de l'attirer; chaque fois qu'un personnage important dans l'État devenait l'objet de quelque réception, la place d'honneur à son côté était offerte à Carnot. C'est dans une telle occasion qu'il fit la connaissance du prince Auguste de Prusse, neveu du grand Frédéric et frère de Louis-Ferdinand, tué à Saalfeld; le prince Auguste, homme fort distingué, était alors grand maître de l'artillerie. On ne le connaît guère en France que par sa passion pour madame Récamier.
Voici mon père arrivé dans cet asile où doivent s'écouler ses derniers jours, désormais sans agitations. Il ne compte plus sur un avenir personnel, mais il n'a aucun regret du passé. C'est le moment de jeter avec lui un regard sur ce passé. Je dis avec lui, quoique nos entretiens n'aient peut-être jamais pris un tel caractère de généralité. Mais quand je résume dans mon souvenir ces entretiens, ils me laissent une impression que je veux essayer de rendre.
Les premiers révolutionnaires avaient inscrit sur leur drapeau, pour suprême devise, le mot Liberté. Ceux qui vinrent après eux ne l'effacèrent pas; mais, s'ils travaillèrent aussi pour la liberté, ce fut à coup sûr sans
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la liberté. Les Jacobins reprirent la pratique du despotisme éclairé, à la mode chez les rois et les ministres philosophes du siècle précédent.
Après leur chute, une réaction en sens contraire se produisit : les théories qui prévalurent dans la Constitution de l'an III sont celles que nous avons vues renaître vingt ans plus tard sous le nom de libéralisme. Toute réaction penche vers l'excès : celle-ci menaça de flégénérer en anarchie. Carnot, qui n'avait pas trouvé son idéal dans la république des Jacobins, et qui avait maintes fois revendiqué la liberté devant l'exagération du communisme politique, redouta maintenant une autre erreur : un pouvoir trop divisé lui parut insuffisant pour des circonstances difficiles; et l'événement lui donna raison : les temps de la justice et de la modération netaient pas venus.
Surgit un héros aventurier, qui apaise toutes les querelles en les dominant ; il trompe par de feintes satisfactions les partis opposés; né de la Révolution, c'est l'ancien régime qu'il relève. Les droits individuels sont mutilés. La liberté, la dignité morale protestent en vain par la bouche des idéologues et par la plume éloquente de madame de Staël. Carnot a protesté avant eux contra le despotisme, il a prolesté seul. Et pourtant il ne se joint pas aux idéologues : il sent parmi eux l'esprit de secte; son cœur lui dit qu'ils ne marchent pas dans les grandes voies de la Révolution.
Napoléon entasse faute sur faute, crime sur crime; il irrite ses ennemis sans les désarmer; il fait de la nation française un instrument d'oppression pour les peuples. Ceux-ci se soulèvent contre lui ; et leurs anciens maîtres, exploitant ces dispositions hostiles, réorganisent la coalition de 92. C'est la France et sa révolution