COUP D'ŒIL GÉNÉRAL
un caractère, persuadé que les gouvernements ne sauraient violenter longtemps l'opinion générale, et que celle-ci peut toujours les obliger de porter eux-mêmes la réforme dans les lois, ou du moins de les interpréter Mîlon ses vœux. Aussi plaçait-il l'éducation au-dessus de la législation ; et plus les tristes expériences de la politique lui montrèrent combien le peuple français a de progrès encore à faire, plus il s'attacha à son idée.
Voilà pourquoi nous l'avons vu, en 1815, si empressé de développer renseignement populaire.
Attachement inaltérable au principe de la Révolution, respect pour tout ordre fondé sur le consentement général, dévouement aux intérêts et à la gloire de la France : c'est ainsi que nous nous croyons autorisé à expliquer la vie politique de Carnot. Jamais il n'accepta que les rudes tâches, aux heures de péril, au mépris de ses intérêts et souvent de ses sympathies; jamais non plus, dans aucune circonstance, on ne le vit préférer une abstention orgueilleuse à une activité efficace, et se ménager une attitude aux dépens du salut public. Mais nous sentons que cette explication ne doit lui concilier ni les courtisans de la fortune, qui s'arrangent volontiers de tous les régimes pourvu qu'ils y trouvent une place à leur gré, ni ces esprits moroses qui s'isolent de tous les partis et de tous les gouvernements, parce qu'aucun d'entre eux ne ressemble complètement à leur rêve. Si les uns ou les autres blâment l'auteur de ces pages d'avoir quelquefois, souvent peut-être, écrit sur le ton du panégyriste, il répondra simplement qu'il ne s'est pas défendu un seul moment contre cette inclination : sans cela, son livre n'eût pas été sincère; les faits y sont d'un historien, les appréciations sont d'un fils.
Voilà pour le portrait de l'homme public. Celui de l'homme privé aura besoin encore de plus d'un coup de crayon.
YIÎI
Du fond de son exil, mon père suivait avec émotion les événements de la politique générale. L'évacuation du territoire français par les garnisaires étrangers fut un grand soulagement pour son âme de patriote; mais il s'affligeait à la pensée des sacrifices auxquels nous réduisaient les malheurs de la guerre: nos belles provinces cédées en 1814, sept cents millions d'indemnité stipulés par le Traité de Paris, une sommé plus forte encore pour subvenir à l'entretien de l'armée d'occupation, le remboursement de tous les dommages d'une guerre de vingt-cinq ans; voilà ce que coûtaient à la France les fantaisies de Napoléon et les prétendus droits héréditaires de la maison de Bourbon.
Les frères de mon père, demeurés à Paris, prenaient aussi une part active aux polémiques du temps; ils publièrent l'un et l'autre plusieurs brochures sur des questions à Tordre du jour. Je citerai, du conseiller à la Cour de cassation : Examen des lois relatives à la liberté de la presse; et : De la responsabilité des ministres; du général Feulins : Des dangers de l'oligarchie; et : De V incompatibilité de la noblesse et de la pairie héréditaire, ces deux dernières à l'occasion des changements projetés à la loi électorale.
Il n'y avait pas six mois que mon père jouissait de ce triste repos sur la terre étrangère, lorsqu'une publication, inspirée par une pensée de reconnaissance nationale, vint raviver les colères des royalistes. Un ancien
BIOGRAPHIE PAR M. RIOUST. 595
prédicateur de Louis XVI, qui, après avoir donné des gages d'attachement à la famille des Bourbons, avait traversé la révolution en témoin obscur, et se retrouvait royaliste libéral (M. Riousl), s'avisa de faire imprimer à Paris un volume intitulé simplement : Carnot, avec cette épigraphe : fruitur fama tui. Voici ce que mon père dit de cet ouvrage, dans une lettre de 1819, adressée à un autre de ses biographes qui lui en avait demandé son opinion :
«M. Riousl, que je ne connais point, a sans doute écrit dans une bonne intention ; il a pensé que j'avais besoin d une apologie, et il l'a fa i le avec talent et sensibilité. Votre objel est différent : c'est une œuvre historique que vous entreprenez, etc. »,
Le livre de M. Riousl, saisi avant sa publication, fut aussitôt déféré aux tribunaux, que rien ne désarma, ni les antécédents de l'auteur, ni son grand âge (il avait soixante-dix ans), ni la loyauté de son but, ni la parfaite convenance de son langage. M. Riousl avait recommandé un régicide à l'estime publique : M. de Vatimesnil, substitut, crut devoir requérir contre lui vingt mille francs d'amende, vingt mille francs de cautionnement,'deux ans de prison, dix ans de surveillance de la haute police. Les juges lui accordèrent la moilié de ses demandes, et le pauvre vieillard, obligé de s'expatrier pour échapper aux cachols, alla mourir en exil comme celui dont il avait écrit l'histoire.
Cependant le malheur des prescrits français excitait chez leurs compatriotes de vives sympathies. On vit avec satisfaction, parmi leurs défenseurs, Charles Bailleul, l'un des proscripteurs de Fructidor. Le conseiller Carnot, inspiré par la situation de son frère, prit aussi la plume et traita la question en jurisconsulte, dans un
59i MÉMOIRES SUR CARNOT.
travail qui a survécu aux circonstances : le Code d'instruction criminelle et le Code pénal mis en harmonie avec la Charte et l'humanité.
Au commencement de 1819, des pétitions nombreuses, dans lesquelles on demandait la rentrée des exilés, furent adressées à la Chambre des députés. Le ministère, flottant entre les partis, avait d'abord accepté le renvoi de ces pétitions au président du Conseil; puis il changea d'opinion et fit changer les conclusions du rapport. Ce n'es! pas tout : le garde des sceaux, M. de Serre, qui s'était montré jusque-là, en matière de presse et d'élection, partisan des idées libérales, et qui avait eu la sincérité courageuse de rendre justice aux sentiments de la majorité conventionnelle, M. de Serre, sans doute pour flatter les haines du maître, s'emporta en lâches déclamations contre les bannis, et prononça sur eux le mot fatal que le Dante a inscrit sur la porte des éternels châtiments. Le Jamais de M. de Serre devint sa propre condamnation : de ce moment, cet homme, qui s'était fait estimer par son caractère de modération et par ses talents, semble frappé d une sorte de délire : il attaque tout ce qu'il a défendu, il se jette dans la réaction exagérée, il rompt avec ses amis; il perd son crédit, son influence, son talent même; il n'est pas réélu à la Chambre législative; il disparait de la scène politique, et va mourir avant l'Age loin de son pays.
Cependant l'Assemblée lui avait donné raison : elle avait repoussé par un cruel ordre du jour les pétitions en faveur des bannis.
Voilà donc les portes de la France fermées à jamais à ces hommes qui lui avaient tout sacrifié. L'exil ! saiton bien ce qui donne à cette peine le cachet le plus odieux? c'est qu'elle n'est vraiment douloureuse que