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L'EXIL

pour les bons citoyens. L'être sans cœur, qui se rit des sentiments de famille et de patrie, celui-là vit également partout, comme l'herbe cosmopolite se transplante dans toute terre où elle trouve un fumier. Mais l'homme qui s'est fait un culte du sol natal et du foyer domestique, ce qu'il souffre dans l'exil, comment le dire? Ceux qui ont le courage d'infliger cet affreux supplice ne savent donc pas quelle place tiennent dans notre Ame le toit sous lequel nous sommes nés, l'école où nous avons bégayé nos lettres, la campagne où chaque arbre, la maison où chaque meuble nous rappelle un mystère du cœur ou un progrès de l'intelligence? Ce sillon qu'on a arrosé de sueur, cet atelier où l'on a manié le marteau, ce cabinet où l'on a médité, cette tribune d'où l'on a parlé à tout un peuple : c'est la patrie, tout cela; je me trompe, c'est la vie.

Nous avons beau étudier la langue de l'étranger : l'idiome maternel seul nous représente à chaque instant, par des allusions inaccessibles pour tout autre, les affections, les habitudes, les traditions nationales, la seule histoire que nous sachions jamais bien, parce que nous l'avons apprise de notre nourrice et de nos camarades de jeu, avec toutes ses légendes merveilleuses, toutes ses adorables superstitions.

Nous avons beau trouver l'hospitalité chez l'étranger : plus elle est démonstrative, mieux elle nous fait sentir que nous ne sommes pas chez nous. Remercier son hôte, c'est penser à l'exil.

L'exil est dur surtout pour le vieillard, qui ne s'acclimate à l'étranger ni au moral ni au physique; l'âge est passé pour lui de se former des coutumes nouvelles, des attachements nouveaux. Les jeunes gens seuls peuvent contracter une seconde nature. Le vieux chêne

que la tempête a déraciné et roulé au bas de la montagne ne peut plus qu'y périr; mais les arbrisseaux que le chêne a entraînés avec lui pourront reprendre séve. C'est ainsi que nous autres, enfants des proscrits, nous assistions à leur lente agonie.

Le riche peut, à la rigueur, emporter ses tentes avec lui, s'environner de tout ce qui l'environnait, créer artificiellement le climat et les aliments de son pays, conserver ses habitudes domestiques, ne voir que des visages connus, n'entendre que sa langue natale, porter en un mot le home sur la terre étrangère.

Mais la richesse n'était point l'apanngc des deux ou trois cents vieillards dont nous parlons : leur désintéressement les avait laissés dans une noble indigence, supportable par les arrangements économiques du chezsoi, mais que les déplacements de l'exil avaient rendue pour presque tous bien rigoureuse.

L'énergie morale de mon père était grande; elle se révèle dans la lettre suivante, adressée à ses frères, au milieu de l'émotion qu'excite en lui le vote des députés, et à travers la colère avec laquelle il repousse les conseils donnés aux proscrits par le ministre de recourir à la clémence royale :

« Nous connaissions déjà ici les détails de la fameuse séance du \ 7 mai et l'accueil que le public a fait à son résultat. M. le garde des sceaux n'en doit pas être bien flatté. 11 est pénible de voir un homme, que Ton se plaisait à considérer comme faisant exception parmi tant d'êtres dépravés, se montrer précisément le plus fourbe d'entre eux.

« Ce monsieur a trouvé un moyen fort simple d'anéantir la Charte : un arrêt des trois pouvoirs suffit pour cela, arrêt irrévocable, même lorsqu'il est incon-

LETTRE DE CARNOT A SES FRÈRES. 597 stilutionnel, même lorsqu'il est rendu par une Chambre introuvable, môme lorsque le Hoi déclare qu'il a la main forcée. Tout cela ne retient pas l'honorable M. de Serre. S'agit-il donc d'une loi? non. 11 s'agit d'une sentence prononcée par M. le garde des sceaux. Qui empêche d'annuler ainsi tous les articles de la Charte? la route est frayée. Où est la garantie des biens nationaux? Le dictateur n'a qu'un mot à dire et l'article est rayé pour jamais. Il ne nous restera de la Charte que ce qu'il plaira à M. le garde des sceaux de nous laisser : nous ne jouirons de nos propriétés, de notre vie, de notre liberté que par une grâce de M. de Serre. Quelle serre, grand Dieu! jamais vautour n'en eut de pareille.

« Au reste, la chose en soi-même ne pouvait prendre une meilleure tournure. Si les libéraux se sont laissé duper par les ultras, ce qui leur arrive souvent, ces derniers ont fait, selon moi, la plus insigne bêtise en forçant l'Assemblée de passer à l'ordre du jour. L'ordre du jour ou le renvoi aux ministres, c'était également l'abandon du sort des proscrits entre les mains des ministres. Mais, si Ton avait renvoyé les pétitions à ces messieurs, sans contradiction et comme à la sourdine, ainsi que l'avait d'abord voulu la Commission, on enlevait aux proscrits tout l'intérêt qu'ont attiré sur eux le machiavélisme du gouvernement et la fureur des énergumènes. Ce n'étaient plus que des malheureux réduits, s'ils voulaient absolument rentrer en France à implorer le pardon des insolents administrateurs du pouvoir, aux conditions les plus avilissantes. L'éclat qu'on a fait, bien qu'étouffé par la violence, n'en est pas moins une protestation qu'on pourra faire valoir en temps et lieu : dans un gouvernement représentatif,

l'opinion publique est tout, les succès partiels ne son! rien. Voilà les situations respectives éelaircies. Les hommes qui n'ont cessé de travailler pour la gloire et l'indépendance de leur patrie iront-ils invoquer la clémence hypocrite de ceux qui l'ont livret» à I ennemi? Prendrons-nous l'attitude de suppliants devant ceux qui, démentant leurs paroles et violant leurs promesses, s'appliquent à détruire toutes nos garanties, à éteindre toutes nos lumières, à restaurer les privilèges, le despotisme, la morale jésuitique? Ce serait attirer sur nous le mépris qu'eux seuls ont mérité; ce serait les absoudre de leurs forfaits et nous blâmer nous-mêmes de les avoir combattus, consentir à ce qu'on regarde comme des impiétés les victoires que nous avons rem- • portées sur eux, et renoncer au droit que nous avons si bien acquis de les honnir.

« Mais, dit-on, ils sont les plus forts. Que m'importe? Je me tiens loin de leurs atteintes. Ils n'ont que le matériel delà force; le moral est contre eux, puisqu'ils ont contre eux l'opinion publique. Voilà le feu sacré qu'il faut entretenir : c'est toujours la force morale qui finit par subjuguer la force matérielle.

« Le sort des proscrits n'est qu'un accessoire dans cette grande cause, et il serait à craindre que, par une transaction tacite, on consentît à ne devoir qu'à l'indulgence ce qu'on est en droit d'exiger de la justice; car c'est par ces sortes d'arrangements que le despotisme finit par se consolider. Les proscrits ne sont-ils pas suffisamment dédommagés des malédictions de M. le garde des sceaux par l'intérêt affectueux de leurs concitoyens? L'n jugement de fureur que réprouve le sentiment universel est l'ignominie de ceux qui le prononcent et le triomphe de ceux qui en sont les victimes.

LES PROSCRITS REPROSCRITS. 599

« Je m'occupe des moyens de me fixer à l'étranger d une manière définitive. Pour rien au monde je n'irais me remettre à la discrétion d'un gouvernement aussi déloyal que celui qui exploite la France. Qu'importe le pays qu'on habile physiquement, pourvu qu'on jouisse de l'estime générale? Un proscrit doit se considérer comme un voyageur qui a quitté momentanément sa chère patrie pendant qu'elle est ravagée par la peste. »

Le Dante écrivait de son exil : « Donnez-moi une voie qui ne soit pas contraire à l'honneur pour rentrer dans Florence. S'il n'y en a pas, jamais je ne rentrerai dans Florence. »

Le conseiller Carnot publia sous ce titre une brochure forte de savoir et de raison : Les proscrits reprosciits par l'ordre du jour du il mai 1819. Mais ni lui ni d'autres n'essayèrent de changer les projets de mon père; on insista seulement pour qu'il se rapprochai de la France, afin de rendre plus faciles les communications réciproques. Mon père écrivit à Berlin pour obtenir de fixer son séjour dans quelque ville rhénane ; il lui fut répondu que, d'après les conventions faites avec le gouvernement français, les exilés ne pouvaient habiter que les provinces d'ancienne acquisition. Mon père n'insista pas sur une demande qui n'aurait pu lui être accordée sans l'agrément de ses ennemis. Plusieurs fois, depuis, on lui donna à entendre que, s'il faisait la moindre démarche, son rappel serait prononcé; mais il s'y refusa constamment. Dans une seule circonstance, et lorsqu'il s'agissait de ses enfants, il entra en rapport avec les agents du gouvernement français, et l'on va voir en quels termes.

Celte lettre fut adressée au ministre des finances, en dale de Magdebourg, le 5 février 1820 :

« Je suis sous le poids de deux proscriptions : Tune par l'ordonnance du 24 juillet 1815, l'autre par la loi d'exception du 12 janvier 1810.

« On assure que Sa Majesté a juge à propos d'atténuer l'effet du second de ces actes contraires à la Charte, par une nouvelle ordonnance qui enjoint de payer toutes les pensions des proscrits français, dans le cas où ces pensions seraient établies légalement.

« Si cela est ainsi, je réclame auprès de Votre Excellence le payement de celle de dix mille francs, qui avait été établie en ma faveur par l'ancien gouvernement, ainsi que des arrérages échus, s'il y a lieu, d'après l'ordonnance du roi.

« Je dois à mes enfants de leur assurer, autant qu'il est en moi, des moyens d'existence ; c'est ce qui me détermine à cette juste réclamation, dont je m'abstiendrais si elle ne concernait que moi. »

La réclamation demeura sans résultat.

C'est alors que mon père dut prendre la pénible résolution de vendre Presles. II ne parlait jamais sans attendrissement de cette campagne qu'il avait créée avec amour, où il avait élevé sa famille, dans l'espoir qu'elle y entourerait sa vieillesse; le sacrifice consommé, il n'en parla plus. Il eût été heureux de songer qu'un de ses enfants au moins rentrerait dans ce berceau de ses souvenirs.

Mais un revers dans sa situation personnelle ne troubla jamais son égalité d'àmc. 11 y a de lui quelques strophes, composées à cette époque, et que je ne puis lire sans avoir les yeux mouillés, car je le retrouve là tout entier. Que le lecteur me permette encore celte confidence.

SOLILOQUE DTK VIEILLARD.

J'ai parcouru le cercle; de lu vie.

J*ai de chaque âge éprouvé les désirs,

Tout ce qu'on craint, lout ce que l'on envie,

Les biens, les maux, les chagrins, les plaisirs.

J*ai pu juger du prix e l'existence Et comparer les objets de nos vumix :

Chez les mortels tout se contre-balance, El le vieillard n'est pas le moins heureux.

Comme d'un point garanti des orages Je plane au loin, sans risquer mon repos, Sur alterner trop fertile en naufrages Où si longtemps je fus battu des flots.

Mrs premiers ans, mes douce s rêveries, S'offrent à moi comme un tableau vivant, Mais revêtu de couleurs adoucies, Tel qu'un lointain par le soleil couchant.

Désenchanté, mais non pas insensible, Je liens encore à mes affections ; Moins ébloui, mais toujours accessible Au souvenir île mes illusions.

Je te rends grâce, auteur de la nature, Des jours sereins que tu m'as réservés; Oui, dans mon cœur le sentiment s'épure, Vers ton séjour mes veux sont élevés.

Contents du sort, sans regrets, sans alarmes, A votre terme aile/, ô mes vieux jours ! De l'amilié goûtez encor les charmes, Et dans le calme achevez votre cours.

Au commencement de 1820, mon père me dit : « A Ion âge, une absence trop prolongée du pays natal n'est point sans inconvénients. J'ai soin de ne pas laisser refroidir dans Ion cœur l'amour de la France; mais je ne saurais remplacer Ja pairie auprès de toi. II manquera quelque chose à ton éducation : lu n'auras pas vécu les plus belles années de ta vie parmi des corail, zo

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patrioles de ton âge, partagé leurs idées, leurs passions; tes souvenirs de jeunesse ne seront pas en France; tu n'y auras pas d'amis de collège ; tes camarades, quand tu les reverras, seront entrés dans des professions diverses ; il te faudra contracter des liaisons plus tardives, qui n'atteignent jamais le môme degré d'intimité. Dans notre famille elle-même, que tu as quittée enfant, si l'on ne te revoyait plus qu'homme déjà formé, tu serais un nouveau venu. Je ne veux pas augmenter les sacrifices d'avenir que tu as déjà faits en renonçant à la carrière pour m'accompagner. Va en France faire connaisance avec ton pays et avec ta famille. »

Je fis en effet ce voyage pendant l'été de 1820. J'allai visiter Nolav. Je trouvai transformée en salle à manger la chambre où étaient nés les enfants de Claude Carnot ; mais l'élude héréditaire du tabellion conservait sa vieille poussière et ses dossiers enfumés. Je vis plusieurs vieux domestiques qui avaient servi les grands parents et bercé sur leurs bras mon père et mes oncles ; ils les appelaient toujours de leurs petits noms; j'embrassai la bonne tante hospitalière, qui n'avait pas quitté son village, qui n'avait vu la Révolution que par ses yeux de sœur et en ce qui touchait le sort de ses fières.

Pendant mon absence de Magdebourg, il s'y passa une aventure assez ridicule dont les journaux firent beaucoup de bruit. Mon père nous la raconta dans une lettre :

t Mngiiebour^, 8 septembre 1820.

« Je suis allé ces jours-ci faire une visite à un ami d'Ilalberstadt. Ce voyage coïncidait avec la nouvelle d'une conspiration en France ; cela a fait une esclandre : on a

BIOGRAPHIE PAR M. KOERTE. 605

dit que je venais de partir en haie pour Paris, où la République m'avait rappelé pour me mettre à la têle du Gouvernement. On m'a fait suivre ; toute la police a été en l'air, tint ici qu'à Halberstadt; et la police a été fort ■surprise de me voirie lendemain me promener tranquillement dans les rues de Magdebourg. »

L'ami chez qui mon père était allé passer une journée de récréation était le docteur Guillaume Koerle, neveu du poêle Glcim, gendre du philologue Wolf, et lui-même à la fois érudit et écrivain distingué.

M. Koerte possédait, dans sa jolie retraite d'Halber- Madt, une bibliothèque précieuse et une galerie de portraits des contemporains illustres. Au commencement de l'année 1818, il demanda à Carnot l'autorisation de faire faire le sien pour ce musée. Mon père y consentit, et le portrait fut peint avec succès par M. Schoener, de Brunswick. Quelque temps après, M. Koerte présenta une autre requête : il s'agissait cette fois de renseignements authentiques pour écrire la biographie de mon père. Mon père n'aimait pas, je l'ai dit, à sonder les blessures de la France et ses propres blessures. Cependant les instances du docteur, et l'assurance que jamais homme plus honorable ne serait appelé à raconter sa vie à l'Allemagne, le décidèrent enûn. Jl indiqua à l'historien les meilleures sources à consulter, et répondit avec complaisance aux questions que celui-ci lui adressait par écrit pour s'éclairer pendant la composition de son livre. Ces notes contiennent la recommandation, plusieurs fois répétée, d'omettre certains noms qui allaient naturellement se trouver sous la plume de l'écrivain. Je me rappelle quelques-uns de ces noms : c'étaient celui <lu général Gratien, parce qu'il avait racheté par des actes de courage sa faiblesse de Waltignies; ceux de

,v>. jlbMûiRLS SIU LARNOï.

Ch. Uailleul et «le b'oùKty de la Mcurthe, auteurs dos rap- | orK >ur le 1S Fructidor, parce qu'ils avaient j u être [rompes en ce qui le concernait personnellement ; il >nvail non gré à lîaiiieul <) * sa réfutation du nou\v i uvrage de Mm* de Slaèl sur la Révolution français', cl l une brochure courageuse en faveurdes Convention m is bannis ; celui de llarrère, qui s'était bien conduil ; i:iant les Cent Jours et que la proscriplion avait frappv : il voulait même que l'on ménageât Fouché, parce que Jui aussi était exilé.

Le travail du docteur Koerle fut achevé en octobre I81U, soumis à la Censure, qui le garda longtemps, et publié enfin à Leipzig vers le mois d'août 1S*20.

Cet ouvrage, écrit avec talent, s'est fait une plaee estimable dans la littérature allemande. Il exhale un Ici parfum de vertu qu'un riche Bavai ois, après l'avoir lu, écrhit à Carnot pour le supplier de vouloir bien entreprendre l'éducation de son fils.

Le docteur Koerle avait joint à son livre, comme appendice, un choix d* .s poésies de Carnot, et la traduction allemande de quelques-unes.

Vers la même époque, les amis de mon père publiaient i Paris un volume de ces poésies, éparses dans divers recueils ou demeurées inédites entre leurs mains. Lorsqu un de scs correspondants se croyait obligé de lui adresser des consolations, Carnot tirait de son portefeuille quelques vers el les lui envoyait, comme un témoignage de la paix et de la sérénité de son âme. Plusieurs pièces de lui, qui avaient circulé, mises en musique par l'abbé Hoze, le savant harmoniste, et par un compositeur à la mode, M. Ikunagnési, furent chantées dans les s riions de Paris. Le refrain mélancolique : Que ne p titan rêver toujours! fut répété par des lèvres arisloera'i-

POÉSIES. -,u

i\n < ijiii n'eussent pas voulu s'ouvrir pour le nom de bailleur1. Bien mieux : un des anciens collègues de fia, in!, l'estimable Prieur (de la Côlc-d'Or), qui joignait à ses qualités d'administrateur et de savant celle d'ètn oxce'îenl musicien, .composa plusieurs airs pour le* I u: 1rs do son ami. On ne se serait guère douté qu< «neHe douce poésie et ces mélodies gracieuses fussen! duc :i la collaboration de deux anciens membres du Comité de Salut-Publie. Quel sujet d'élonnement nom lai.t de gens qui se figuraient ces hommes-là étranger aux :\rl> et aux lettres et ne vivant que des souvenirs d la T rreur !

>'..!is avms vu Carnot, jeune ollicier du génie, cou pos v des couplets; nous l'avons vu dans sa retraite • Pre-îes demandera Horace les inspirations d'une rianl< |diiîi's »pliie; aujourd'hui il imite les portes allemands; il é\( [ne les souvenirs de son enfance pour décrire la eootrée qui l'a vu naître; il dépose dans une série de sonuel< les maximes d'une morale austère et douce à 1 Ibis; I entreprend quelques œuvres de longue haleine: mi ptviue héroï-comique sur Don Quichotte, un an ' sur les croisades, intitulé: Pierre lllermite; un aufr< « 1 1 1 genre sérieux : Tableau historique du seizième siècle.

Carnol d'ailleurs n'affiche aucune prétention à la renommée littéraire. Interrogé par son biographe, M. Kuerle, il répond : « Je n'ai jamais fait de la poésie qu'un amusement. Je m'en occupe encore de temps en temps, mais sanssuitc et par pur délassement. » Et dans

1 L;i romance «tu Hêtte eut toutes sortes «te bonnes fortunes. Elle fut ■nife en vers portugais pnr un poetc lyrique célMire, exilé lui-même de «on pays poi:r cause de patriotisme et de libre-penser, Francisco Manuel (do Nuximeulo), traducteur de Tartuffe et des fables de LafontaÎDC. M. d»' Lunurthie lui a dédié une de ses Méditations ftoi'lique* (la 15*).

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une autre lettre: «Rappelez-moi au souvenir de votre charmante espiègle, qui a raison de dire que les généraux ne sont pas faits pour des chansons. Mais ils chantent cependant, quand ils n'ont rien de mieux à faire. »

Le travail de la versification lui plaisait; il le recommandait aussi comme un bon exercice dans Part d'écrire. Franklin en avait la môme opinion : ses Mémoire» nous apprennent qu'il s'évertuait à mettre en vers des contes du Speclalcurr pour les remettre ensuite ei prose. Comme les littératures latine et allemande fournissaient souvent le texte de nos lectures en commun, dès qu'un passage saillant venait à frapper mon père, il en essayait une imitation. Quoique l'époque on il avait vécu le rattachât à cette poésie de convention qui caractérise la fin du dix-huitième siècle, il savait apprécier les tentatives nouvelles; l'apparition d'André Chénier, en 1819, l'impressionna. Il avait le sentiment poétique vif et délicat : un jour je lui lus tout haut une version allemande du drame de Sakountala, et ses yeux se remplirent de larmes.

L'existence intérieure de mon père était à Magdehourg ce qu'elle avait été dans tous les temps. Son humhle fortune fut toujours au niveau de ses goûts. Personne n'était moins exigeant pour lui-même, personne n'était plus complaisant pour les autres. Je n'ai pas vu d'homme plus facile à servir: il ne demandait presque rien à ses domestiques, recevant Leurs soins comme des actes d'o-

VIE INTÉRIEURE A MAGOEBOURG. 607

bligeance et faisant de ses propres mains tout ce qu'il pouvait, afin de leur épargner les moindres peines.

La bonne Joséphine suffisait seule à notre petit ménage; et le soir elle venait travailler à la lampe commune, tandis que mon père me dictait ou que je lui faisais une lecture.

Le malin, l'arrivée du facteur nous réunissait une première fois. Nous ouvrions ensemble les journaux et les lettres de France; la longue épître qui nous apportait régulièrement chaque jeudi des nouvelles détaillées de la patrie et de la famille était lue tout haut, écoutée avidement, commentée minutieusement ; des nouvelles de la patrie et de la famille, c'est le pain des exilés. Après le déjeuner, j'écrivais pour mon père quelques lettres, ou j'ajoutais une page à notre missive hebdomadaire, espèce de journal de notre santé et de nos petits événements. Venaient ensuite des heures de travail : j'allais assister à des cours; mon père variait ses occupations: tantôt des mathématiques ou la lecture d'un ouvrage de science, de philosophie, de littérature. Voulait-il se délasser? Il prenait un portefeuille où se trouvaient des brouillons de poésies. Que de fois je l'ai vu, quand une étude l'avait fatigué, se lever tout à coup en se frottant le front, arpenter la chambre, ou plutôt l'appartement tout entier, à pas rapides, fredonnant, et s arrêtant par intervalles devant son bureau, qui était la première table venue, pour y écrire, sans se rasseoir, quelques vers. La même feuille sur laquelle il venait de tracer des plans de fortification, des figures de géométrie ou des formules algébriques, recevait un couplet de chanson. Il semblait éprouver un impérieux besoin de reposer les fibres de son cerveau par la variété des occupations. Quand il faisait des promenades solitaires, il était rare

60S MÉMOIRES SUR CAHNOT.

qu'il n'en rapportât j oint une élude scientifique, une pajre île morale ou quelque composition poétique.

il aimait la musique. Dans plusieurs familles que nous fréquentions, les dames de la maison se faisaient un plaisir de lui répéter ses morceaux favoris.

Il aimait surtout passionnément les fleurs. Nous avions soin de l'en entourer. La privation d'un jardin où il pût les cultiver de ses mains lui était fort sensible. Quelquefois il distribuait des pots de fleurs et des caisses d'arbustes sur les meubles de sa chambre; puis il disait en riant : « Je vais me promener dans mon jardin. » Et, à voir son contentement, on aurait pu lui supposer un moment d'illusion.

Une toute petite maison, avec quelques mètres de terrain, fut à vendre dans notre voisinage; elle n'était pas chère; mon père eût été heureux de la posséder; mais la bourse du pauvre exilé ne lui permettait pas de . se donner celte douceur. II était triste. Joséphine s'en aperçut, devina la cause de son chagrin; et l'excellente créature vint lui offrir toutes les économies qu'elle avait mises de côté depuis qu'elle était à son service. Il lui pressa les mains avec émotion en refusant son pieux sacrifice.

« Quand je veux parler j'écris, quand je veux écouter je lis, » disait mon père. Ce n'est pas qu'il recherchât la solitude, mais il ne la craignait nullement. Sans fuir les sociétés, où il aimait à me voir aller, il les fréquentait peu. Son grand plaisir était une conversation solide. Celle des travailleurs spéciaux avait beaucoup d'attrait pour lui : «Il n'y a pas de laboureur ou d'artisan dont l'homme le plus instruit ne puisse apprendre bien des choses, disait-il, mais a condition de faire causer chacun sur les objets de sa compétence. Vous mettez votre interlocu-

ISELATIONS A MAl.DKlltH Rti W.)

leur à son aise, \ous flallcz son juste niyu» il et vous en tirez profit j our vous-même. Ayez soin, en échange, de lui «lire aussi coque vous savez, el <Ie le lui dire simplement, sans avoir l'air de professer, I es idées nouvelles, qui lui parviennent rarement, commencent par l'étonner et le mettre en défiance; mais elles ne tombent pas sur un sol ingrat; elles y germent lentement et quelquefois portent de bons fruits. »

Parmi les relations habituelles de mmi père à Magdcbourg, je citerai M. de Baudenant, oliiti. i siipéricurdu Génie, que son serviee y amenait fréquemment, et le docteur Mellin, pasteur réformé, commentateur de Kant, bon mathématicien. L'un et l'autre appartenaient à la Colonie française : c'est ainsi que l'on nomme les pro^ testants chassés par la révocation de l'édit de Nantes. Mon père avait aussi rencontré à Magdcbourg un autre membre de cette Colonie, que son nom lui avait rendu intéressant tout d'abord : M. Leprêtre, conseiller de régence, descendant d'un parent de Vauban. Le fameux Mémoire du maréchal pour le rappel des Huguenots aurait-il été inspiré par un événement de famille?

Des savants allemands adressaient à Carnot leurs travaux destinés à l'Institut de France; el Carnot servait volontiers d'intermédiaire à ces communications, que l'Institut accueillit toujours avec empressement. « M. et « lier confrère, écrivait-il, je m'empare sans façon d'un litre que vous voulez bien me conserver, malgré les ordonnances royales. Je le mérite toujours par rattachement que je porte à mes anciens collègues et par les vœux que je ne cesse de faire pour le progrès des sciences. »

En Allemagne, comme en Pologne, Carnot fut consulté sur la création d'un établissement d'instruction

professionnelle théorique et pratique pour les diverses carrières civiles et militaires. Le plan qu'il en dressa contient quelques prescriptions qui méritent d'être notées : l'autour veut que les jeunes' gens reçoivent une connaissance des lois nationales, des relations extérieures et des intérêts généraux; il institue un cours d'économie sociale sous le titre d'arithmétique politique; il recommande la visite assidue des ateliers et manufactures, des monuments et des musées, l'exercice de la parole aussi bien que celui de la rédaction; enfin, pour que rien ne soit négligé, il recommande aussi un guide de l'usage du monde. L'établissement tendait au double but de notre École polytechnique et de Y École d'administration essayée on 1848; mais tout cela dans un cadre d'études beaucoup moins développé. À l'école était annexée une classe gratuite pour former des ouvriers habiles dans les arts mécaniques.

L'apparition simultanée en France, en Angleterre, en Allemagne et en Russie, de divers écrits où ses principes sur la fortification étaient controversés, et le fait important qu'on les adoptait, en Prusse particulièrement, dans la construction des places nouvelles, ramenèrent momentanément mon père sur ce sujet de ses premiers travaux. Il s'occupa de préparer une quatrième édition de la Défense des places, que la mort interrompit. Mais un appendice à ce livre, rédigé dans le courant de 1822, fut publié à Paris l'année suivante, sous le titre de Mémoire sur la fortification primitive. « Je n'ai fait ce Mémoire que pour ma propre satisfaction, écrivait l'auteur à son frère en lui envoyant le manuscrit, et je tiens peu à ce qu'il soit imprimé. Il s'agit seulement de quelques idées sur les modifications à faire aux vieilles places fortes, question que j'avais traitée

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