‹ Mémoires sur CarnotChapitre 217 sur 235 · VISITES DES ÉTRANGERS · texte numérisé non relu

VISITES DES ÉTRANGERS

Irop superficiellement dans mon grand ouvrage. »

La correspondance die Carnot avec ses frères roulait sur les objets les plus variés : il leur parlait de ses lectures politiques et des événements du jour; il rectifiait les faits de la Révolution ou de sa vie personnelle altérés par les livres ou les journaux. Nous y avons trouvé des éclaircissements sur la bataille de Watlignies, sur la campagne de 1796, surle siège d'Anvers, sur la capitulation de Paris en 1815. D'autres fois il causait science. Un jour il adressa à Carnot-Feulins un projet fort ingénieux et fort économique pour construire des panoramas destinés à faire l'instruction géographique du peuple. Cette correspondance ne pouvait passer que sous des noms d'emprunt et par des voies détournées. Il est à regretter que la prudence, enseignée par l'arrestation du général Feulins, l'ait fait détruire presque entièrement.

Aucun voyageur ne traversait Magdebourg sans essayer de voir l'illustre banni, soit dans ses promenades, soit dans sa demeure, dont l'accès était facile. Il savait éconduire poliment les visiteurs amenés par une vaine curiosité, et prenait plaisir à causer avec ceux qui lui témoignaient un intérêt véritable, ou qui apportaient leur contingent de connaissances à l'entretien. Quelques noms de ces derniers sont restés dans ma mémoire : Hegel, le célèbre philosophe, qui se rendait à Weimar pour une conférence avec Goethe au sujet de sa Théorie des couleurs; — le chancelier Niemeycr, recteur de l'université de Halle, savant théologien, homme respectable que son patriotisme avait rendu l'objet des persécutions de Napoléon : il renouvela souvent sa visite; — Wachsmuth, professeur d'histoire à l'université de Kiel ; — Frédéric Schœll, le fécond historiographe, qui passe

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pour a\oir composé, d'après les notes du prince do Hardenberg, le> Mémoires d'iw homme d'État.

Plusieurs exilés français firent aussi des pèlerinages à Magdebourg; et, malgré l'exiguïté de ses ressources, mon père trouva moyen de secourir de plus pauvres que lui.

Mon père marchait beaucoup. Il répétait ce mot de Jean-J;ic(jucs : « C'est surtout à cause de l'Ame qu'il faut exercer le corps. » Je raccompagnais souvent dans ses excursions, et c'est alors qu'il épanchait dans mon esprit les trésors du sien. C étaient, sous des formes presque contaminent enjouées, des avis pleins de sagesse, des réitérions sur les événements, des jugements sur les hommes, plus indulgents que sévères, car une naï\e eonliance avait résisté chez lui aux plus amers désenchantements. Jamais aucune récrimination, aucune plainte ne venaient à ses lèvres : il s'applaudissait d'être du nombre des vaincus, et regardait l'avenir avec sérénité. Il se plaisait surtout à guider ma jeune imagination au milieu des rêves que lui inspirait l'amour de la France et de l'humanité.

Souvent aussi son entretien roulait sur des observalions pratiques et usuelles; et je sentais alors combien est imparfaite notre méthode d'éducation, combien on sort ignorant du collège. Toutes les notions qui m'ont été utiles dans la vie doivent leur origine aux conversations paternelles.

Il dirigeait volontiers ses promenades vers ces lieux où des arbres touffus ont grandi sur sa tombe et l'ombragent.

CONVERSATIONS DE CARNOT. r,13

C'est pendant notre séjour à Magdcbourg que lurent plantés ces beaux massifs de verdure qui entourent la ville et forment son plus bel ornement. Mou père approuva beaucoup celle mesure au point de vue militaire, aussi bien que dans l'intérêt des ! : . . î » : t ;» 1 1 1 s . « Le séjour des places fortes, disait-il, est généralement peu aimable, parce que le (îénie regarde comme indispensable de maintenir leurs approches dans un étal complet de nudité. Elfres sont encerclées d'une zone qui doit demeurer sans constructions, tandis que cette zone, au contraire, pourrait être convertie en promenades. Les autres villes ne jouissent pas même d'un pareil avantage, puisque l'État n'y saurait disposer des propriétés particulières. Les guerres ne se font pas à l'improvisle, sans être annoncées par des contestations politiques qui laissant le temps de prendre toutes les mesures de défense nécessaires. Que les citadelles cachent donc leurs briques sous des masses d'arbres et d'arbrisseaux dont la présence, loin de nuire, dérobera au regard de l'ennemi l'ensemble des ouvrages, et l'empêchera d'en faire la reconnaissance pendant les premiers jours du siège. S'il en faut faire le sacrifice, les arbres abattus trouveront leur emploi, ne fût-ce qu'à construire des palissades : on n'a jamais trop de bois. J'ajoute que leurs racines, qu'il faut bien se garder d'arracher, lient le terrain et le rendent d'autant plus rebelle aux sapes de l'assiégeant. M. de Saint-Paul avait déjà recommandél'usage des plantations autour des forteresses; je les ai recommandées aussi très-vivement dans mon traité de la Défense des places. »

C'est dans une de nos promenades que j'ai entendu pour la première fois prononcer le nom de Henri Siint- Sirnon. Saint-Simon venait d'être traduit devant les tri-

liunnux pour sa fameuse parabole : « Si la France perdait subitement ses cinquante premiers savants, ses cinquanle premiers cultivateurs, ses cinquante premiers fabricants, ses cinquante premiers artistes, etc., la nation deviendrait un corps sans âme, elle tomberait dans un état d'infériorité. Si elle venait au contraire à perdit' toute la famille royale, les grands dignitaires, les maréchaux, les évêques, etc., et en sus dix mille propriétaires des plus riches, cet événement affligerait les Français parce qu'ils sont bons, mais il en résulterait pour le pays un faible dommage.» — «Voilà, médit mon père, un homme que l'on traite d'extravagant ; et il a dit plus de choses sensées dans sa vie que les sages qui le raillent. M. de Saint-Simon a le tort de se croire un savant, ajoutait-il ; il a voulu tout apprendre et il a tout effleuré, sans rien approfondir. Mais c'est un esprit très-original, très-hardi, dont les idées méritent de fixer l'attention des philosophes et des hommes d'État. »

Saint-Simon avait envoyé à Carnot, comme à plusieurs autres membres de l'Institut, ses premiers ouvrages en fragments ; et Carnot, d'après leur lecture, s'était formé sur l'auleur l'opinion que nous venons de rapporter. En 1815 ils eurent une seule entrevue, à la suite de laquelle Carnot, alors ministre de l'intérieur, donna au philosophe indigent un secours pécuniaire et un emploi de bibliothécaire à l'Arsenal, quoique Sainl- ■Simon eût publié une brochure très-vive contre le retour de l ile d'Elbe. Il existait entre ces deux hommes des rapprochements dont ils n'eurent pas occasion de parler, <ît que peut-être ils ignoraient : Saint-Simon avait été élevé par d'AIembert; il avait suivi les cours de Monge à Metz; il avait visité Jean-Jacques dans son ermitage; il avait connu Franklin et l'avait aimé. Enfin, c'est le

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