‹ Mémoires sur CarnotChapitre 219 sur 235 · DERNIERE OPINION SUR NAPOLEON · texte numérisé non relu

DERNIERE OPINION SUR NAPOLEON

le 3 juin 1821 ; puis quelques mois après: «Je crois que ceci doil finir par le partage de la Turquie enlre la Russie, l'Autriche et l'Angleterre. Peut-être laissera t-on encore, pour un peu de temps, Constantinople aux enfants de Mahomet. Mais tout se fera sans usurpation : il nés agira, suivant la méthode nouvellement imaginée, que d'une occupation amicale, pour le maintien du repos public. »

Il disait, je ne sais plus trop à quelle occasion (les corsaires barbaresques avaient fait, je crois, une capture d'esclaves), que les nations européennes, et la France en particulier, devraient faire en Afrique la tache d'huile, c'est son expression; qu'il fallait occuper quelques points du littoral méditerranéen et ouvrir des ports au commerce libre, qui viendrait y chercher les produits indigènes; n'étendre les cultures que pas à pas et à mesure que l'on serait en parfaite sécurité; environner ces peuples d'un blocus civilisateur, et ne pas leur faire une guerre d'extermination, comme on y serait réduit, peut-être, si l'on cherchait à s'emparer de leur territoire.

A l'occasion du 5 mai 1821, mon père écrivait (cette dernière expression de son opinion peut avoir de l'intérêt) : « J'ai été affecté plus que beaucoup d'autres, peut-être, par la grande éclipse dont vous me parlez On ne voit pas sans émotion tomber un colosse. Mais je vous avoue que généralement, en politique, les individus sont peu de chose pour moi. Je ne les considère que sous le rapport du bien ou du mal qu'ils font à leur pays; et, sans parler de ses désastres militaires, peu d'hommes ont exercé une influence plus funeste que Napoléon sur le sort de leur patrie, malgré des moyens prodigieux, un coup d'œil perçant, un caractère in-

flexible, une âme forle et quelquefois magnanime. »

Dans ces années solennelles de la vieillesse, où les âmes justes se replient volontiers sur elles-mêmes, Carnot résuma les expériences de sa vie. Certes, elles n'étaient point sans tristesse. Jamais cependant la haine ni le mépris des hommes ne se glissèrent dans son cœur. Nul indice de pareils sentiments dans les pages de morale qu'il a écrites sous ce titre : Méditation* d'un promeneur $olilaire. S'il avait eu la plus lointaine velléité de les livrer à la publicité, il se serait gardé de rappeler aussi visiblement les Rêveries de Jean-Jacques. Mais ce titre était simplement l'énoncé d'un fait : c'est en se promenant dans son séjour d'exil qu'il avait causé avec lui-même. Ses entretiens n'offrent ni l'appareil ni l'ambition d'un système; il n'y règne aucune prétention dogmatique; on y sent seulement que l'auteur a lu les moralistes de l'antiquité.

A leur exemple, sans chercher une explication métaphysique de Dieu, Carnot accepte l'idée d'une sagesse suprême, veillant avec amour à la conservation du monde. Mais il ne doute pas que l'homme soit maître de sa destinée sur la terre ; et, dans cette pensée, il dédaigne toute spéculation qui ne va pas directement au perfectionnement de l'individu ou au progrès de l'ordre social : sa philosophie a des visées toutes pratiques.

La trace de Rousseau y est suivie avec beaucoup d'indépendance ; rien surtout n'y rappelle le misanthrope.

Rousseau voit l'homme sortir bon des mains du Créateur et se corrompre au contact de ses semblables. — L'homme, selon Carnot, naît avec des forces virtuelles, qui peuvent tourner au bien ou au mal, selon les directions qu'il reçoit.

Rousseau prévoit que les intérêts particuliers se mel-

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