‹ Mémoires sur CarnotChapitre 220 sur 235 · MÉDITATIONS D'UN PROMENEUR. C · texte numérisé non relu

MÉDITATIONS D'UN PROMENEUR. C

tront en opposition avec l'intérêt public. Sa conclusion est qu'un pouvoir fort, despotique même, doit présider à l'observation du contrat qui règle les droits de chacun ; et il n'hésite point à dire : « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps; ce qui ne signifie autre chose, sinon qu'on le forcera d'être libre. » Carnot, au contraire, tire de sa donnée cette conséquence que la coercition de l'autorité publique sera de moins en moins nécessaire : les hommes étant faits pour vivre ensemble, il est impossible que leurs rapports entre eux n'aient pas un résultat favorable à celte vocation.

Nous sommes sur la terre, disait-il, pour être à la fois heureux nous-mêmes, et générateurs du bonheur d'autrui ; et la nature nous a doués conformément à cette destinée : elle nous a donné l'égoïsme, qui rapporte tout à soi, et l'instinct de la réciprocité ou V équité naturelle, qui nous révèle un lien nécessaire entre notre propre sort et celui de nos semblables. Mais l'intérêt personnel, quelque divination qu'on lui suppose, ne saurait calculer la portée de chaque action particulière, au milieu des complications sociales; un tel calcul, d'ailleurs, est toujours corrupteur pour celui qui s'y livre. C'est la raison publique qui doit le faire, et proclamer comme axiome, que le bien de chaque membre de la communauté se confond avec le bien de tous.

Celte loi de réciprocité n'est pas autre chose que la grande loi d'amour : aimons les autres comme nous voulons qu'ils nous aiment. «Oh! gros bon sens, disnous tout simplement que les hommes sont frères, » écrit Carnot.

La morale ne saurait se fonder sur l'abnégation : l'amour de soi sera toujours le mobile immédiat des ac-

lions humaines. Mais la sociabilité, la pitié, la tendresse paternelle et filiale, viennent le tempérer; et la morale, en s'emparant de ces dispositions, en les combinant, trouve dans l'amour de soi, qui semblait ne devoir produire qu'un égoïsme systématique, l'étincelle des sentiments généreux et même des passions héroïques.

Si l'homme s'aime d'un amour éclairé, il cherchera dans le perfectionnement de ses facultés le perfectionnement de ses jouissances; s'il s'accoutume à tenir pour le plus grand des bonheurs l'affection de son entourage, il s'efforcera de la mériter; et ces deux aspirations iront au même résultat. Ce n'est pas tout : il n'y a pas un être si borné de vue qui n'attache quelque prix à l'approbation de ceux qui lui sont le plus étrangers; il n'y a pas un être si personnel qui ne s'inquiète de ce qui doit lui survivre. L'homme ne travaille pas seulement pour ses proches, pour ses enfants; il travaille pour une société qu'il ne connaîtra jamais; il agrandit les horizons de son cœur et de son intelligence et s'élève à la passion de l'humanité.

Si la nature a mis en nous de telles propensions, n'estce pas qu'il y a solidarité entre nous et le monde extérieur, entre nous et le monde à venir? soit que nous attendions notre récompense de la vie éternelle ou du souvenir de la postérité reconnaissante, c'est le même sentiment qui nous guide.

Heureuse la société où chaque citoyen recherche passionnément l'estime et l'affection des autres ! Lorsque ce besoin n'existe pas, les gouvernements usent de moyens de contrainte pour amener chacun à fournir son contingent au bien général. La crainte alors, au lieu de l'amour, devient le mobile des actions ; une loi positive et menaçante remplace la loi naturelle et spontanée.

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