‹ Mémoires sur CarnotChapitre 222 sur 235 · DERNIÈRE MALADIE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE MALADIE

sont toujours plus que compensés, au moins dans l'opinion, par d'autres avantages.

« J'ai vécu dans un siècle de lumières; j'ai vu poindre l'aurore de la raison humaine et l'éternelle vérité triompher des vieux préjugés.

« Que d'autres me succèdent, et qu'il leur soit donné de ûnir leur existence sans plus de regrets et avec autant de calme. »

Depuis longtemps la santé de mon père déclinait : «Je végète tranquillement comme un vieux chêne qui approche de son terme, » écrivait-il à une amie. Cependant il affectait la gaieté pour rassurer son entourage, et dans ses lettres il ne cessait de répéter qu'il était loin de se trouver malheureux, ayant assez de force de volonté pour éloigner de lui toute pensée chagrinaute. Cela était vrai jusqu'à un certain point, et il le fallait bien pour qu'il n'eût pas succombé à tant de coups douloureux. Mais le spectacle de son pays subissant des mains de l'étranger un joug qu'il avait brisé deux fois, creusait en lui une blessure toujours saignante. 11 aimait sincèrement l'Allemagne et le caractère hospitalier de la nation allemande; mais pouvait-il s'empêcher de voir en elle l'instrument des revers de la France, lui qui adorait cette France, et qui écrivait encore peu de temps avant de mourir : « Le peuple français est le meilleur de tous les peuples. » Un profond sentiment de tristesse le minait. Les duretés de l'exil réveillèrent et rendirent incurable une ancienne maladie : il ne digérait plus; il dépérissait à vue d'œil; mais, insoucieux pour lui-

<î*>* MÉMOIRES SUR CARNOT.

même autant qu'il était plein de sollicitude pour les autres, il se voyait mourir sans songer à rien faire pour arrêter les progrès du mal; il n'avait qu'une préoccupation, celle de se cacher pour souffrir, de crainte d'affliger ceux qui l'aimaient. Et nous étions obligés de •l'épier sans chercher à le soulager, car il fallait feindre de ne rien voir pour ne pas l'affliger à notre tour. Lorsque, vaincus par l'inquiétude, nous lui parlions d'appeler un médecin, il écartait cette pensée en disant qu'il n'était point malade, que son affaiblissement était l'effet naturel de l'âge; puis il souriait avec sa bonté ordinaire et détournait la conversation.

Une de ses nièces lui envoya de Paris un petit portrait au crayon de la bonne religieuse, sœur aînée des frères Carnot. Il eut un moment de doux attendrissement. L'aspect de ce visage serein, que les années n'avaient fait que rendre plus grave et plus maternel, ranima dans son âme tous les souvenirs de sa jeunesse : « J'ai reçu le portrait de notre excellente sœur, écrivaitil. Hippolyte, qui l'a vue depuis peu, trouve ce portrait parfaitement ressemblant. Quant à moi qui, sans réflexion, m'attendais à revoir cette chère sœur telle que je l'avais vue il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, j'ai été d'abord étourdi du changement. Mais bientôt j'ai retrouvé ses traits fidèlement reproduits; j'ai retrouvé surtout ce caractère de bonté et d'égalité d'âme qui est empreint dans tout son être. »

Le berceau de la famille, le bourg de Nolay avec son paysage, se présentaient à ses yeux sous les couleurs les plus animées. Il en parlait fréquemment. Trois mois avant sa mort, il écrivait à un ami qui venait de le féliciter sur le soixante-dixième anniversaire de sa naissance : « J'ai lu et relu avec un sentiment inexprimable

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