PASSAGE DU RHIN. B
Tout cela ne se fit pas, néanmoins, sans de grands efforts ; car, |>our que l'armée «l'Italie eût ses coudées franches, il fallait que les Autrichiens fussent activement occupés sur le Ithin. La correspondance de Carnol avec Bonaparte nous rend compte de toutes les péripéties auxquelles fut soumis le passage de ce fleuve. « Ne nous abandonnez pas, » écrit le général au directeur; « faites marcher les armées du Rhin; c'est le seul moyen que nous puissions nous soutenir (22 mars). » « Si Moreau ne marche pas à doubles journées sur l'ennemi, de manière à le serrer et à pouvoir le joindre le plus tôt possible, je serai battu et obligé de regagner l'Italie (25 mars). »
Carnot lui répond le 1" avril (12 germinal) : « Nous pressons de tous nos moyens le passage du Rhin. L'armée de Sambre-el-Meuse est superbe, et Hoche brûle de marcher. Mais la campagne il' hiver et la pénurie ont mis l'armée de Khin-et-Mosêl!e dans une situation trèslacheuse : son artillerie est ruinée, sa cavalerie presque nulle et ses ponts sont entièrement anéantis. Ce dernier inconvénient est le plus difficile à surmonter. CejHîndanl on y travaille avec activité, et Moreau doit arriver aujourd'hui à Paris pour arrêter définitivement le système de ses opérations. Floche passera toujours, s'il voit que la chose soit possible sans compromet tre son armée, et pas un instant ne sera perdu. Mais je crains que l'empereur n'abandonne l'Allemagne pour courir au plus pressé, c'est-à-dire pour marcher contre vous avec toutes ses forces. Je crains surtout qu'il n'attaque votre aile gauche dans le Tyrol avec des forces majeures. Vous ne |K)uvez donc risquer de vous avancer au delà des montagnes de la Carinthie que quand vous serez bien sur que l'ennemi ne saurait forcer les passages du Tyrol et se porter sur vos derrières. 11 sera toujours bon, néan-
61 MÉMOIRKS SIR CARNOT.
moins, que vous occupiez les montagnes quand les chaleurs viendront, tant pour la santé du soldat que pour jeter la terreur au loin, faire faire à l'empereur des efforts ruineux el révolutionnaires, et l'obliger à demander la paix. Je pense que, s'il vous voit en disposition de combler le port de Trieste et de raser Manloue, il se pressera, pour les sauver, de faire des avances; et je vous avoue que je le désire bien, afin de voir vos travaux couronnés et de n'avoir plus affaire qu'aux Anglais'. »
Dès que Carnot avait vu à l'œuvre le nouveau général de l'année d'Italie, pleinement édifié sur son choix, et ce ne fut pas long, il le traita comme il traitait Hoche ; c'est-à-dire qu'il le laissa déployer librement ses talents sur le théâtre qu'il lui avait ouvert. Aussi, sauf la direction suprême de la guerre, toute cette magnifique campagne appartient à Bonaj farte. « Le Directoire, » lui écrit Carnot, « vous laisse ht plus grande latitude, en vous recommandant la plus extrême prudence. »
Les nombreuses lettres échangées entre le directeur
1 « Jamais on ne mit tant d'ardeur à presser une ojtération que je ne l'ai fait puur le passage du Hliin. Les triumvirs (Barras, Rewhell el Larevelliere),qui ne savaient jamais à quel point en étaient les ressources, qui, nouveaux Xcrcès, auraient volontiers fait fouetter le Rhin, la mer el tous les éléments qui leur opposaient quelque résistance, disaient, en l'étendant sur leurs fauteuils : « Il faut passer le Rhin; » mais le comment les inquiétait fort peu. Le Rhin ne se passe point a la nage ; il fallait des ponts. Moreau pressait pour avoir une somme Uès-médiocre, indispciwahic pour la construction de ees ponts. Cet argent, que le ministre des finances disait tous les jours devoir partir, être parti, n'arrivait jamais. Moreau prend enfin la résolution de venir hn-méme à Pans arracher cette somme à la trésorerie. Je l'engage à repartir sur-le-champ, et à risquer un coup de main, quand même il ne serait pas tout à fait prêt. Moreau n'avait pas hesoin de cela : jamais la Répuhliquc n'eut de serviteur plus dévoué, plus modeste. 11 part, et le passage du Rhin est exécuté; il n'étonne que les ennemis : en France, on était hlasé sur la victoire.»
(Mémoire de Carnot sur le 18 (ruclidor.)
CORRESPONDANCE AVEC BONAPARTE. liô
et le général, pendant tout le temps- que Carnot demeura en fonction, importantes pour l'histoire des événements, le sont plus encore pour celle des caractères. Aucune autre correspondance de Bonaparte ne ressemble à celleci : on y sent moins les égards hiérarchirpics que le respect de la personne Ce respect lut toujours visible dans ses rapports avec Carnot , même après que l'ancien protecteur fut devenu le ministre de son protégé d'autrefois, et même après leur rupture politique. Toutes leurs relations .sont celles de deux hommes qui ont conscience de leur valeur mutuelle, sans que la supériorité de la position se manifeste autrement que par une forme officielle.
Leurs lettres, pendant le Directoire, sont un mélange d'affaires militaires, politiques et particulières, quelquefois une simple causerie, familière, mais toujours grave dans la forme comme au fond. Carnot ne néglige pas une occasion de présenter à l'esprit du jeune général l'image des grandeurs et des vertus républicaines.
Après l'avoir félicité des victoires de Dego et de Mondovi, il lui dit : « Espérez tout du génie de la République, de la bravoure du soldai, de l'union des chefs et de la confiance qu'on vous lémoigne. Le Directoire altend tout du général qui commande l'intrépide armée d'Italie, et de la sainteté de la cause pour laquelle les Français combattent, et qu'ils n abandonneront jamais. »
Et quelques jours plus tard (7 mai) : « Gloire à tous les Français qui, par des victoires et une conduite respectable, contribuent à asseoir la République sur des bases inébranlables! » (15 mai) : « Que l'Italie ne voie dans ses vainqueurs que des républicains amis de l'ordre et dignes de l'admiration de tous les peuples. »
Dans la même lettre : « Le Directoire vous recom-
mande d'accueillir et de visiter les savants el les artistes fameux des pays où vous êtes; et lorsque vous vous serez empare de Milan, d'honorer et de protéger particulièrement l'astronome Oriani. si connu par les services qu'il ne cesse de rendre aux sciences. »
Carnot revient sur le même sujet dès que nos soldats sont entrés à Milan :
« Le Directoire vous invite à lui rendre compte de ce que vous avez fait pour donner au citoyen Oriani des témoignages de l'intérêt et de l'estime que les Français ont toujours eus pour lui, et pour lui prouver qu'ils savent allier à l'amour de la gloire et de la liberté celui des arts et des talents1. »
Les soins de l'humanité ne sont pas plus négligés que ceux de la science : « Le monastère du grand Saint- Bernard a attiré, citoyen général, l'attention du Directoire; il a pensé qu'il devait concourir au maintien d'un établissement fondé en faveur de l'humanité, et dont les directeurs sont hospitaliers de toutes les nations. Il vous
1 Bonaparte adressa une lettre flatteuse à Oriani, qui viol lui rendre visite au palais de Mil. m. Le pauvre savant fut ébloui de la magnificence des a)i|Kirtetneuts, qu'il voyait, disait-il, pour la première fois. Kt Bonaparte, dans son rupjtorl au Directoire, fait celte juste réflexion : « Ces paroles contenaient, à son insu, une critique amère «lu gouvernement de l'archiduc. »
Le général français, devenu maître de l'avio. invita les professeurs el les écoliers de la fameuse université à reprendre, les nus leurs leçon- et les autres leurs études. Quelques années plus tard, quand les Autrichiens i entrèrent en Lombardie, un des premiers soins de leur empereur fut de fermer celte même université; les professeurs les plus savants el les plus honorables furent envoyés en exil ou persécutés. Le traducteur d'un poème de Kr. Gianiri sur La prise de Vienne, rapproche de ce fait les paroles de Tacite sur le règne de Domitien : Krpul$is insuper sapientix professonbus, nique om ni boita arle in exil i uni acta, nequid usquamhoneslum oecttrreret.
On nous accordera la satisfaction de comparer les procédés des pouvoirs monarchiques avec ceux d'un pouvoir républicain.