‹ Mémoires sur CarnotChapitre 33 sur 235 · WOLFE TOME · texte numérisé non relu

WOLFE TOME

trouver aucun appui chez les Irlandais accablés ; puis, obéissant au devoir patriotique, il s'y était joint avec le courage du désespoir. Mais, tandis que les soldats français, faits prisonniers de guerre, étaient comblés par leurs vainqueurs des témoignages d'admiration qu'avait mérités leur conduite, Wolfe Tone et son jeune frère, comme lui officier dans notre armée, traités en rebelles, furent condamnés à être pendus et écartelés, avant que le gouvernement français eût eu le temps di; les réclamer. Père de famille plein de tendresse autant que patriote dévoué, Wolfe Tone écrivit une admirable lettre d'adieu à sa jeune femme, et disposa de sa vie en se frappant d'un couteau, qu'il avait su dérober à ses geôliers. Toute la carrière de cet homme est celle d'un héros de poème.

Son nom, comme ceux de Fitz Gérald et du jeune Robert Emmet, deux autres martyrs de la même cause, n'est pas resté seulement dans la mémoire de ses concitoyens; il est connu partout où l'on aime la liberté : lorsque sa veuve se réfugia en Amérique, on lui offrit une médaille d'honneur.

Carnot, qui avait vu souvent Wolfe Tone pondant les préparatifs de l'expédition de 1796, avait conçu une grande estime pour ce généreux caractère. En 1815, pendant nos désastres, le fils du révolutionnaire irlandais, Théobald, officier au service de la France, vint se mettre à la disposition de Carnot; en partant pour l'armée, il lui recommanda sa mère; et Carnot, membre du gouvernement provisoire, dans les circonstances les plus pénibles et les plus urgentes, écrivit de sa main en marge de la lettre du simple lieutenant de cavalerie, ce mot : impartant.

Dans la distribution du travail eflectuéc cnlrc les directeurs, l'administration de la guerre était particulièrement échue à Carnol; mais son activité infatigable ne s'en contentait pas : il prenait au labeur commun toute la part (pie lui laissait volontiers l'incurie de quelquesuns de ses collègues. V Histoire du Directoire constitutionnel1 nous apprend (pie ce lut lui qui proposa le premier emprunt forcé, mesure extraordinaire justifiée par la détresse publique; mais il l'entourait de précautions destinées à éviter tout arbitraire. Cette même histoire nous dit qu'il proposa une autre ressource financière, celle des mandats territoriaux, hypothéqués sur les domaines de la nation, et qu'il rédigea l'arrêté relatif à l'établissement des colonnes mobiles de la garde nationale sédentaire. Nous avons vu quelle part il prit à la découverte des complots jacobins et royalistes ; et nous verrons dans un chapitre spécial quelle fut son influence sur les affaires étrangères.

Plusieurs établissements publics, auxquels il avait pris intérêt sous le gouvernement conventionnel, conti-

» Histoire du Directoire constitutionnel, comparée à celle du gouvernement qui lui a tuccéde. jusqu'au 50 prairial an VII, par un exreprésentant du peuple. Paris, an VIII. avec celle épigraphe de MaWy : » Inc longue suite de malheurs avait appris aux Français qu'on ne peul cesser d'élre l'esclave des passions des hommes qu'en se soumettant a l'autorité des lois. »

Ce volume est de Carnot-Feulius. Il fut écrit après le 18 fruclidor; et il exprime par son lilre l'opinion de Tailleur, qu'à dater de ce coup d'Élal la Cnnstilulion de Tan III avait cessé d'exister. Bien que composé loin des yeux de Carnol l'ainé, alors proscrit et réfugié en Allemagne, nous pouvons le considérer comme inspiré de sa pensée, tant les deux frères avaient identifie leurs vies. C'est pourquoi nous le consulterons souvent.

ÉLECTION A l/INSTITIT. 85

nuèrent de l'occuper. Il donna des soins particuliers à l'organisation de l'institut national et aux perfectionnements introduits dans l'ficole polytechnique, comme aussi dans les écoles d'application pour le génie, l'artillerie, la marine, les ponts et chaussées.

L'installation de l'Institut eut lieu au Louvre, dans la salle des Antiques, avec beaucoup de solennité, en présence de tous les hauts fonctionnaires et des ambassadeurs étrangers. Le choix de ses premiers membres, fait par le Directoire, ne donna lieu à aucune contestation, tant on avait mis de loyauté à n'y appeler que des renommées consacrées par l'opinion.

Nous avons dit que Carnot, en sa qualité de membre du Directoire, ne voulut pas que son nom figurât dans la première formation de l'Institut; mais l'un des titulaires choisis, Vandermonde, qui avait fait partie de1 l'ancienne Académie des sciences avant la Révolution, étant venu à mourir presque aussitôt, Carnot fut appelé par élection à la place vacante1.

* Voici ce qu'on lit dans la Décade philosophique du 20 thermidor, an IV (7 août i 79*5) ; nous Ininscrivons cet article pour le renseignement assez curieux qu'il contient :

« L'Institut national vient de nommer à cinq places vacantes dans son sein. Le mode de ces nominations est simple et commode et mérite d'être usité dans toutes les élections nombreuses. Chaque membre écrit sur sa liste les (rois noms présentés par la classe qui a des remplacements à faire* il ajoute au nom qu'il préfère le nombre trois, à celui qui obtient son second degré d'estime le nombre deux, et le chiffre un au dernier. Ou calcule ensuite les quotités, et la plus élevée décide l'élection. Par exemple : les concurrents pour h plue vncanle de mécanique étaient Carnot, Bréguet et Janvier. Chacun a placé à coté de l'un de ces noms les chiffres 5, 2 ou 1 . Carnot a été nommé, et a obtenu 250 unités ou valeurs, Bréguet 182 et Janvier III. »

A celle occasion un é.'rivain espagnol publia un mémoire dans lequel il cherchait à démolit nr algébriquement que celle méthode était la plus sûre pour obtenir une représentation exacte des opinions : fc's.VÏI sur te

Garnot, à son grand regret, ne pouvait dérober que peu de moments aux soins du gouvernement pour les donner à la culture des sciences; cependant, afin de répondre à l'honneur qui venait de lui être fait, il publia un livre, composé depuis plusieurs années déjà, et qui est devenu l'un de ses principaux titres à l'estime des savants. « Dans ses Réfli'iioiis sur la mélapltysique du calcul infinitésimal, » dit M. Àrago, ce Carnot analyse les traits fondamentaux et caractéristiques de la méthode leibnitzienne avec une clarté, une sûreté de jugement et une finesse d'aperçus qu'on chercherait vainement ailleurs, quoique la question ait été l'objet des méditations et des recherches des plus grands géomètres de l'Europe. »

L'étude des sciences et des lettres avait toujours été le bonheur de mon père ; elle était alors sa consolation dans l'asile intérieur où il se réfugiait pour respirer un air pur et détourner ses yeux d'un spectacle pénible.

Après l'excessive tension de la période précédente, on devait prévoir une réaction qui ne se ferait pas sentir seulement dans l'ordre politique, mais qui atteindrait l'ensemble des mœurs et des habitudes. Toutefois, si les directeurs de la République s'étaient mis d'accord pour résister à ce mauvais courant, leur action n'eut pas été sans résultat, dans un pays où l'exemple est toujours très-puissant quand il est donné par l'autorité. On n'est pas injuste en attribuant chez nous au pouvoir une grande part de responsabilité dans les désordres privés.

Malheureusement, plusieurs membres du Directoire,

calcul de V opinion dans les élections. Mémoire traduit de l'espagnol, «lu docteur don Joseph-Isidore Morales, prêlro, sous-gouverneur dos page* du roi, parD. A. Rourgeois. 1839 (l'original est do 1707).

LES DIRECTKURS. 87

Barras par sa conduite, Kcwbell par ses relations, Larevellière par ses théories, exercèrent une influence funeste sur les mœurs, et par suite sur les événements.

Qu'attendre du libertin Barras? C'était précisément l'homme qu'il fallait pour ouvrir toute grande la porte qu'on aurait dû soigneusement fermer.

Le relâchement pénétra dans les administrations. Le membre du gouvernement qui avait les finances dans ses attributions, Rewbell, à tort ou à raison, peut-être à cause d'un fâcheux parentage, passait pour avoir moins de sévérité au fond que de rudesse dans les formes

Enfin le très-honnêle Larevellière donnait dans un travers presque aussi dangereux et tout aussi opposé au véritable esprit de la Révolution. Promoteur d une doctrine religieuse qui d'abord écartait toute apparence de culte, et qui prétendait n'alyurer contredire les principes d'aucune secte, il était arrivé à se faire l'apotre d'une secte nouvelle, ayant son culte et. ses ministres, et intolérante comme toute secte : il eût volontiers proscrit, au nom de la philosophie, ceux qui avaient si souvent proscrit les philosophes.

« Rewbell, » dit Carnot, « était constamment le patron des gens accusés de vols, de dilapidations; Barras, celui des nobles tarés et des pourfendeurs ; Larevellière, celui des prêtres scandaleux. »

Nous lisons dans les Mémoires d'un Allemand qu habitait alors Paris (Oelsner) : « Le ton du salon de Bar-

1 Rewl>ell asait pour beau-frere le trop fameux Rapinal. ilonl la conduite, comme agent du Directoire on Suisse, donna lieu aux plus tristes jeux de mots.

Ouelques efforts impuissants furent tentés par If Directoire pour réprimer les abus : un arrêté fut rendu en floréal, sous la présidence do Gai-not et sur sa provm-.il ion, pour organiser une surveillance active l'égard des marchés, achats et fournitures.

ras était celui d'une maison de jeu un peu recherchée (vornehm)y et la salle à manger de Bewbell ressemblait à une salle d'auberge où s'arrête la diligence. »

Je n'ai pas besoin de dire que la vie de mon père était au Directoire ce qu'elle avait toujours été.

Si ses manières contrastaient avec les allures de matamore et de débauché qu'affectait Barras, aussi bien qu'avec l'âpreté hautaine de Rewbell, la tenue de sa maison ne contrastait pas moins avec le tableau qu'Oelsner vient de nous tracer.

Il habitait Lhôtel du Petit-Luxembourg, où ses deux belles-sonirs étaient venues s'installer avec leurs familles, pour tenir compagnie à sa femme, un peu maladive. On vivait ensemble bourgeoisement, sans luxe et sans affectation de puritanisme démocratique. Les trois sœurs faisaient les honneurs du salon avec une simplicité gracieuse. Elles devinrent enceintes à peu de distance l'une de l'autre : le directeur eut un fils. L'usage n'était plus alors de prendre ses prénoms dans le catalogue de l'Eglise, mais dans l'histoire des anciennes républiques : c'étaient îes Lycurgue, les Gracchus, les Brutus. Carnot n'aimait pas ces démonstrations : il choisit pour son enfant le nom d'un sage de l'Orient, qui n'a laissé que de belles poésies et des préceptes de morale : il l'appela Sadi.

La société qui se réunissait habituellement au Petit- Luxembourg était principalement composée de savants, d'artistes et de littérateurs. On y voyait Bougainville, Berthollet, Prony, Cost;«z, Ch. Bossut, Fourcroy, Valmont de Bomare; puis Dalayrac et Monsigny, ce dernier compatriote de ma mère el qui lui avait enseigné la musique ; puis Lemercier, Lebrun, et d'autres moins notables.

Page 1