‹ Mémoires sur CarnotChapitre 34 sur 235 · INTÉRIEUR DE CAR. NO T · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR DE CAR. NO T

L'un des plus assidus de ce cercle, Beffroy de Reigny (dit le Courin Jacquet), a laissé, dans son Dictionnaire néologique, des détails assez curieux sur la vie privée du directeur Carnot. Il l'avait connu en 178(î, à l'académie d'Anus, et, recommandé de ce souvenir, il était entré dans l'intimité de la maison, sans cesser d'v exercer son franc-parler. Bien qu'ancien condisciple de Robespierre, il se montrait fort peu ami de la Jtévolution, et n'hésitait pas à se dire aristocrate *.

* BefTroy de Rei^ny avait l'allure fantasque, de la finesse mêlée à beaucoup de naïveté et de vanité, l'esprit satirique et le cœur bon; c'était an causeur intarissable et un peu vulgaire, mais sa conversation était amusante comme ses écrits. Auteur de nombreux opéras-comiques, auteur de chansons dont il composait lui même les mélodies, souvent agréables et approuvées par Mébul, ses productions, oubliées aujourd'hui, avaient alors un succès fou et lui valaient une popularité. Son Mcodênte dans la lune eut trois cent soixante-douze représentations, presque aillant que Figaro. La renommée de cette pièce donna à Beffroy de Reigny l'idée de publier à lui seul un journal : Les lunes du Cousin Jacques, feuilles volantes qui furent très-répandues.

Il n'a paru que deux volumes du Dictionnaire néologique, le .troisième, qui contient la notice sur Carnot. avant été saisi par ordre du ministre do la police, Foucbé. Deux ou trois exemplaires seulement échappèrent à la destruction. L'extrême rareté de ce volume nous autorise 5 quelques emprurit*.

« Pendant l'espace de treize mois, » raconte le chroniqueur, «j'ai obtenu de Carnot, au Directoire, onze cent dix-sept réquisitions ou congés, et plus de deux mille actes de bienfaisance en faveur des opprimés.

« Un compositeur célèbre, mon ami intime, était accablé par la misère et la maladie; ne pouvant le soulager moi-même, puisque je n'avais rien, avant épuisé les ressources de mes amis, le mal et l'indigence augmentant, j'étais profondément alTecté. C'était un lundi, joui* où j'allais régulièrement diner au Luxembourg a» et- ma famille. Carnot me demanda pourquoi je n'avais pas ma gaieté ordinaire. Je lui contai les malheurs de mon ami. Carnot, en m écoutant, approcl ail de son secrétaire, pla<v dans une cliambre voisine. Il l'ouvre, prend une somme raisonnable, me la met dans la main et me dit : « Tiens, tu donneras cela a ton ami. On ne me « paye pas régulièrement mes lionoraires; j'ai peu d'argent, une famille • nombreuse et beaucoup de malheureux à soulager; je ne peux faire « mieux. • Comme je le remerciais et que nous allions rentrer au salon, il me serra fortement la main : « Ah ça, je n'ai pas besoin de le recom-

!M> MÉMOIRES SUR CAHNOT.

On voyait souvent alors à la table de Carnot M. de Longpré, son ancien professeur de mathématiques ; on

• mander le secret. Surtout cache mon nom a ton ami; les artistes ont « une fierté qui tient au génie; fais comme si cela venait de toi; de ut

• part il le recevra sans répugnance. •

« Cinq malheureux prêtres des départements du Doubs et du Jura, dont trois sexagénaires, avaient été mis en réquisition pour les armées. Dans la crainte qu'ils n'exerçassent quelques fonctions de leur ministère, on voulait les faire partir comme soldats. Ils vinrent se cacher dans Paris. Instruit de leur situation, je vohu chez Carnot. A peine eus- je commencé mon récit, que je le vis s'essuyer les yeux. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il m'accorda leur demande. Mais, comme il fallait quelques jours pour l'expédition de leurs congés (des congés à des prêtres de soixante aus!) Carnot me pria de retourner bien vite vers ces braves gens, afin de les rassurer et de leur défendre toute espèce de remerciment parce quU n'avait fait que ton devoir.

•i Un jeune homme, fils unique d'un bourgeois de Paris, ayant obtenu un congé limité, n'avait pas rejoint son corps au terme prescrit. Il fui dénoncé au bureau militaire par un ancien membre du comité révolutionnaire de sa section, qui rivalisait son père dans la même industrie. Le jeune homme se cache; on le condamne par contumace ranime déserteur. Affreuse désolation dans la famille. On vient me trouver. Je conte l'affaire à Carnot; je lui montre des certificats de tout ce qu'il y avait de recommandable dans la section de Bonne-Nouvelle (c'était là sienne). Carnot hésite d'abord : l'affaire était délicate; le jeune homme était dans son tort. Puis, après avoir réfléchi un moment, Carnot me dit : « 11 est vrai « qu'ici c'est un dénonciateur passionné qui a causé le mal; ce n'est pas la « justice qui a fait un coupable par zèle pour l'exécution des lois, laissez- « moi faire, je trouverai quelque moyen. » 11 en trouva, dans son ingénieuse humanité, non pas seulement pour sauver mon pauvre jeune protégé, mais pour le rendre tout a fait à sa famille, qui en avait grand besoin.

« ... Et je ne dis rien de l'affabilité de son accueil, de la patience qu'il mettait à écouter et du zèle avec lequel il se prêtait a obliger. »

l/aulcur ajoute : « Carnot faisait examiner scrupuleusement toutes les pétitions, mémoires ou lettres que je lui portais, parce qu il se détiail de son amitié, et qu'il craignait toujours de faire pour un ami plus qu'il n'aurait fait pour tout autre. »

Et ailleurs : « Un jour les administrateurs des domaines nationaux crurent devoir avancer son jeune frère au détriment de quelques concurrents plus anciens de service. Le directeur s'y opposa formellement et fit donner la place à celui que cette faveur en aurait privé. Je crois que ce même frère de Carnot fut destitué par la régie après le 18 fructidor. •

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