‹ Mémoires sur CarnotChapitre 4 sur 235 · LES CANDIDATS AU DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

LES CANDIDATS AU DIRECTOIRE

un gage qu'on leur offrit. Membre du comité des Onze, qui venait de préparer la Constitution, l'un des derniers présidents de la Convention nationale et président nommé du Conseil des Anciens, il ne pouvait manquer de recueillir de nombreux suffrages.

Barras se trouvait désigné par son rôle actif au 15 vendémiaire; on supposait que son élection serait particulièrement désagréable aux royalistes; les Thermidoriens l'appuyaient avec chaleur.

Hewbell, candidat du même parti, avait été l'un des négociateurs de traité de paix avec la Hollande. Membre du Comité de salut public en exercice, il ne ferait que passer d'un gouvernemeut à l'autre.

Celte dernière qualité lui était commune avec Le Tourneur, officier du génie, homme probe et modeste, qui, à l'exemple de Carnot et de Prieur, faisant des généraux, était demeuré simple capitaine. Comme il fallait un militaire dans le Directoire, on avait d'abord songé à Carnot; maisGiroudins et Thermidoriens s'entendaient pour repousser quiconque avait appartenu au grand Comité. Ceux qui auraient voulu faire exception pour Carnot comptaient que ses relations amicales avec Le Tourneur lui conserveraient une influence dans le gouvernement.

Tels étaient les cinq hommes sur lesquels le parti républicain avait arrêté son choix pour les porter à la magistrature suprême.

Aux termes de la Constitution, le Conseil des Cinq- Cents devait présenter cinquante candidats, entre lesquels le Conseil des Anciens désignerait les directeurs. Afin de mettre empêchement à toute concurrence, il fut résolu, en conciliabule de la majorité, que chacun des votants inscrirait en tète de son bulletin les cinq per-

sonnes préférées; puis remplirait les quaranle-cinq au 1res lignes de sa liste par des noms obscurs, sur lesquels aucun vote définitif ne pourrait s'égarer. Vainement un député, qui n'était pas dans le secret, représenta à ses collègues que, si leur tableau de candidature ne rassemblait pas tout ce que la France possédait de plus précieux en talents et en vertus, il ferait supposer une fâcheuse disette de grands hommes. On passa outre, malgré l'observation du naïf législateur. L'expédient réussit. La minorité n'obtint, sur cettô liste préparatoire, qu'un seul des siens, et ce fut le dernier : Cambacérès, avec 145 voix. Les cinq premiers en avaient recueilli : Larevellière, 317; Bewbell, 240; Sieyès, 250; Le Tourneur, 215; Barras, 206. détordre ne fut que légèrement modifié par l'élection définitive du Conseil des Anciens.

Mais Sieyès refusa de prendre place au Directoire. 11 fallut procéder à de nouveaux scrutins.

Les candidats du parti opposé avaient été (outre Cambacérès) Boissy d'Anglas, Barthélémy, Villaret-Joyeuse etPichegru, choix habile et varié parmi les illustrations. Plusieurs de ces hommes étaient suspects de tendance monarchique, et même accusés d'entretenir des relations secrètes avec les chefs contre-révolutionnaires. Il y avait donc une grave menace dans le chiffre des voix obtenues par Cambacérès : jurisconsulte éminent, récent auteur d'un beau travail sur les Codes, et membre du dernier Comité de salut public, ainsi que de la Commission de Constitution, il allait se présenter de nouveau avec de grandes chances de succès, si les républicains ne lui opposaient un nom très en crédit dans l'opinion générale. Ils mirent en avant celui de Carnot, que recommandait le souvenir de nos triomphes

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militaires, au moment surtout où 1rs frontières de la France étaient menacées et ses armées en retraite devant l'ennemi.

Parmi les directeurs déjà élus, deux s'étaient signalés par leur acharnement à poursuivre les membres des anciens comités : lïcwbell avait voté oui pour toutes les accusations portées contre eux; Barras n'avait excepté que trois membres du Comité de sûreté générale : Amar, David et Voulland. Ces deux Thermidoriens imaginèrent un moyen de fermer à Carnot l'accès du pouvoir, tout en ménageant l'opinion qui l'appelait à la direction des armées. Voici comment Carnot raconte lui-même la scène (jui se pqssa :

« Sieyès ayant refusé la place de membre du Directoire à celte époque où le nouveau gouvernement avait peine à trouver quelques domestiques qui voulussent le servir; tant son état semblait précaire, on jeta les yeux sur moi. Le bruit s'en étant répandu, les directeurs m'invitèrent, ainsi que Sieyès et Merlin, à me rendre auprès d'eux. Nous y fumes tous trois ensemble. Ils proposèrent à Merlin le ministère de la justice, à Sieyès celui des relations extérieures, à moi celui de la guerre. Merlin accepta; Sieyès et moi nous refusâmes. J'avais peine à comprendre que des hommes, parmi lesquels je savais avoir au moins deux ennemis capitaux, pussent m offrir une place éminente. 11 n'y ;i pas de doute que ce; ne fût pour m empêcher d être porté au Directoire. C était principalement pour rétablir les affaires de la guerre que le Corps législatif voulait me nommer : l'objet était rempli si j'eusse accepté le ministère. Quelques jours après on m'aurait olé ce; ministère, peut-être en m'accusant des mauvais suceè< probables dans ces premiers moments.

« Sur mon refus, on nomma Auberl-Dubayet; et il esl à remarquer que c'est à moi qu'on s'en est pris ensuite de l'incapacité d'Aubcrt-Dubayet, et que ce sont les journaux vendus à Barras qui m'ont fait ce reprocbe. Auberl-Dubayet était plein de courage et d'esprit; mais

11 sentait lui-même qu'il n'était point propre au ministère, et il n'a cessé de me conjurer de le débarrasser de ce pesant fardeau. »

La combinaison était d'autant plus adroite qu'elle excluait Carnol à la fois du Directoire et des Conseils, la fonction de ministre étant, comme les autres, incompatible avec celle de législateur1.

Carnol, de son côté, montrait peu d'empressement à rentrer dans les emplois actifs; il disait à ses amis en riant : « Vous m'avez donné un canonicat aux Anciens; laissez-moi en jouir un peu; je l'ai bien gagné. » Puis il opposait à leurs sollicitations les rapports pénibles qui ne pouvaient manquer de s'établir entre lui et les deux directeurs Barras etRewbell, l'un ami de Tallien et de Fréron, l'autre censuré par l'ancien Comité de salut u public pour sa conduite à Mayence. On lui répondait que, déjà sûr de s'entendre avec Le Tourneur, il trouverait dans Larcvellière un homme sage, que l'honnêteté de sa vie rapprocherait naturellement de lui; et qu'à eux trois ils formeraient une majorité capable de contenir les mauvaises tendances des deux autres. — Touché par cette perspective, Carnot sacrifia au devoir ses répugnances pour les personnes et ses projets de repos : il accepta la candidature. Un autre motif, qu'il , avouait hautement, ne fut pas étranger à sa résolution :

1 Los directeurs prirent même le soin, dans l'internlle, d'interroger le Conseil des Cinq-Cents sur cette question : un député nommé ministre et destitué ensuite, peut-il revenir au Corps législatif?

ÉLECTION AU DIRECTOIRE. Il

le témoignage de confiance que lui offraient les Conseils législatifs, sajoutant an choix des quatorze départements qui venaient de l'élire, répondait victorieusement aux accusations portées contre l'ancien membre du Comité de salut public par les réactionnaires thermidoriens.

Il renonça donc à son catwnical, pour travailler à conjurer des périls sur lesquels ses yeux étaient bien ouverts. Le Conseil des Cinq-Cents, renouvelant le procédé de la première présentation, plaça son nom en tête d'une liste sur laquelle devaient figurer après lui neuf autres noms à peu près inconnus. Cependant celui de Cambacérès y parvint aussi (le sixième), et il n'y eut que vingt-quatre voix de différence entre les deux candidatures qui représentaient les opinions opposées : Carnot 181, Cambacérès 157. Le Conseil des Anciens choisit Carnot par 117 voix sur 2 15 votants. Ces faibles majorités républicaines permettaient aux royalistes d'espérer un triomphe l'année suivante, après l'introduction d'un nouveau tiers dans le Corps législatif.

« l'accepte, » écrivit modestement le nouvel élu, « avec la crainte que m'inspire la faiblesse de mes moyens, mais avec la confiance que me donnent mon zèle et l'habitude du travail. »

Il nous est impossible de ne pas faire ressortir le contraste que présentent, dans celte occasion, la conduite de Sieyès et celle de Carnol.

L'un et l'autre désapprouvent plusieurs dispositions importantes du projet de Constitution. Mais Sieyès ne tente aucun effort pour l'améliorer : nommé à la Commission des Onze, il trouve un prétexte pour n'y pas siéger, et passe dédaigneusement par-dessus cette Commission, pour communiquer ù l'Assemblée un plan de

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sa façon, que l'Assemblée écoule avec respect sans l'adopter.

Carnot ne fait pas partie de la Commission; mais il y porte spontanément ses vues, sans réussir à les faire prévaloir. Cependant on lui confie le soin de mettre en pratique des lois dont il vient de signaler les défauts; et il accepte la responsabilité d'une mission d'autant plus hasardeuse, que, parmi les hommes qui vont la partager avec lui, deux au moins sont ses ennemis personnels.

Sievès se retranche dans son inviolabilité sénatoriale. Est-ce fatigue de la vie publique, comme il le fait dire par ses amis? L'orgueil- de ses idées, qui n'ont point triomphé, est-il plus puissant chez lui que l'ambition du rang suprême? La prudence lui conseille-t-ellede s'abstenir pendant Fenfanlement laborieux d'un gouvernement nouveau? Craint-il d'essuyer les plâtres? (Le mot fut prononcé.) Alors sa prudence sera en défaut lorsque, plus lard, croyant à tort ce gouvernement consolidé, il viendra occuper la position dédaignée. Quelquesuns n'ont expliqué son refus que par une haine personnelle contre l'un des directeurs1 .

« En 1795, dit un célèbre étranger, Carnot accepta la direction de la guerre dans des circonstances aussi désastreuses que celles où il l'avait prise deux ans plus tôt, en entrant au Comité de salut public. Si 1 egoïsme ou la vanité avaient trouvé place dans son âme, il se serait tenu à l'écart, laissant l'opinion publique juger par les

1 Un député nommé Villetard, chez lequel se réunissaient les anciens conventionnels membres du Corps législatif, nvait prédit d'avance le dénoùmenl . « Mettons cnsemhle Rewbcll et Sie\ès, dit-il, ils m sont déjà pratiqués pendant leur mission de Hollande. Ax e l'humeur que nous leur connaissons, ils se dévoreront l'un l'autre, et cela fera place à Carnot. Nous ne pouvons former un gouvernement républicain sans lui. >•

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