CARISOT PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE
• livement trouvés tous, si le sort avait favorisé notre frère le directeur au lieu de son collègue Le Tourneur 1 . »
Le président trimestriel du Directoire n'exerçait aucune autorité particulière : il était dépositaire des sceaux de l'État, il signait les pièces officielles; celait lui qui portait la parole dans les cérémonies publiques. Carnot, pendant sa première présidence, du H floréal au 11 thermidor an IV (du 50 avril au 29 juillet 1796), eut à prononcer des discours solennels dans deux occasions propres à le bien inspirer.
D'abord à la fête dite de la Reconnaissance et des Victoires, célébrée pour le triomphe de nos armes, après la conclusion de la paix avec le roi de Sardaignc. Cette fêle eut lieu le 10 prairial (29 mai) au Champ-de-Mars, qu'on appelait alors Champ de la réunion. Elle avait pour programme de récompenser, par une ovation nationale, les défenseurs de la patrie. L'orateur réunit dans l'expression de sa reconnaissance les philosophes qui avaient éclairé le peuple sur ses droits, les législateurs qui avaient organisé sa liberté, les soldats qui avaient conquis son indépendance. Après son discours, le président du Directoire remit des drapeaux aux quatorze dépulations qui représentaient autant d'armées, cl, pendant celte cérémonie, on exécuta des chants patriotiques, dont Lebrun et Chénier étaient les poètes, dont
* Je trouve encore celte note jointe à un exemplaire des Inflexions sur la métaphysique du calcul infinitésimal : « Mon frère ne prit pas d'autre qualité que celle de membre de /' Institut, parce qu'il espérait n être plus directeur quand l'impression serait terminée. »
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Méhul, Gatel, Gosscc etGhérubini étaient les musiciens. • Deux mois après avoir célébré les victoires, Carnot eut pour mission de présider à la fête de la Liberté, pour l'anniversaire du 9 thermidor. Cette fois il confondit dans le même souvenir le 14 juillet, qui marqua le premier pas de l' affranchissement national, le 10 août, qui renversa la monarchie, le 9 thermidor, qui délivra le peuple d'un tyran dans lequel il avait cru voir un libérateur.
L'horizon politique n'avait plus la même sérénité : à l'heure où parlait Carnot, on instruisait le procès de Babeuf, conspirateur démagogue, et celui de Quatremère de Quincy, insurgé royaliste, double défense de la République à laquelle l'orateur fait allusion :
« Que d'aveugles fanatiques calomnient la liberté
et s'efforcent de relever le trône au nom du ciel qui les désavoue; que des ambitieux se couvrent du manteau de la popularité pour égarer une foule crédule, leur espoir sera déçu. Chaque jour voit les Français abjurer leurs erreurs; ils sentent le besoin de s'aimer, le besoin de se pardonner, le besoin de se serrer autour de l'acte constitutionnel, leur s;dut unique. Non, la liberté que veulent les Français n'est pointée spectre sanglant dont on effraye l'imagination des uns, et que d'autres offrent à l'adoration de leurs séides; la liberté qui reçoit nos hommages a droit aux hommages de tous les amis de l'humanité; elle est fille de la nature, douce comme elle, et mère des tendres affections comme des sublimes vertus. »
Pendant sa seconde présidence, Carnot prononça plusieurs harangues officielles, et il profita de ces occasions pour marquer nettement sa position, également éloignée des deux extrêmes :
Le 14 juillet : « Quel spectacle sublime que celui
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d'un peuple qui, déchiré au dedans par la guerre civile, cerne au dehors parles phalanges d'une coalition monstrueuse, n'ayant à leur opposer qu'une jeunesse sans expérience, chasse néanmoins et disperse tous ses ennemis, inonde leurs propres Etats, venge son indépendance, couronne son triomphe par des traités honorables, et stipule avec modération, sur le théâtre même de ses victoires, les conditions de la paix et du repos de l'Europe! Voilà ce que peut le génie de la liberté; voilà ce que peuvent les bras qui renversèrent la Bastille.
« Heureux si, tandis que la République naissante étonnait l'univers par l'éclat de ses armes, des méchants, suscités par les plus viles passions, par la jalousie, par la cupidité, par la soif de la vengeance, ne se fussent pas efforcés de déchirer son sein !
« Mais que peuvent ces efforts convulsifs contre la volonté nationale, qui demande un terme à la Révolution? En vain l'alliance est faite entre l'anarchie et le despotisme, entre la fureur et l'hypocrisie, entre Louis XVIII et l'ombre de Marat, pour anéantir notre pacte social ; ils ne réussiront pas plus à le détruire par une explosion subite qu'à exécuter le projet de le démolir pièce à pièce.
« Républicains, alarmés sur le sort de la Constitution, rassurez-vous : non, la liberté ne périra point; non, ce n'est point une marche rétrograde que le retour nécessaire vers un but qui avait" été outre-passé. Nos législateurs sauront s'arrêter au point marqué par la justice; et cette vigueur du gouvernement, qui a su foudroyer l'anarchie, saura l'empêcher de renaître et foudroyer le royalisme, à son tour, s'il ose relever sa tête proscrite.»
Ces appels ne pouvaient guère être écoutés des partis passionnés qui se disputaient en France le terrain politique, en faisant bon marché de la Constitution. Mais
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je remarque, au contraire, dans les écrits de plusieurs publicistes étrangers, un désir sincère de voir le gouvernement directorial triompher des opinions extrêmes et établir solidement la République. L'extrait suivant d'un article du Courrier anglais (5 août 1796) en est un témoignage entre beaucoup d'autres :
« Il faut reconnaître, malgré tout l'odieux qui s'attache à leur nom, que les Jacobins ont sauvé la France et créé la République. Les philosophes, comme on appelait les Brissotins, nourrissaient une louable horreur pour le sang, la rapine et l'injustice; éloquents, métaphysiciens, temporiseurs, ils n'étaient pas faits pour chevaucher dans la tempête et pour la diriger;
Ride in Ih ' whirlwind and direct the storm.
mais ils étaient bien doués des qualités nécessaires pour venir après la tempête; et ceux qui lui ont survécu, s'ils se groupent autour de Carnot, 1 homme le plus capable de la France, peut-être de l'Europe, peuvent préparer aux nations, à l'humanité, des destinées nouvelles. »
Les élections de l'an V et le remplacement de le Tourneur sont l'ère critique du régime directorial.
A ce moment la situation était florissante : nos armées conquéraient une paix qui allait faire reconnaître la République française par l'Europe. Le crédit public s'était relevé et les factions châtiées renonçaient à la révolte. Sauf une opposition peu nombreuse dans les Conseils, le pouvoir exécutif marchait avec leur concours ; il avait même vu ajouter à ses prérogatives constitutionnelles. La France demandait à se reposer à l'abri des lois; cha-