‹ Mémoires sur CarnotChapitre 44 sur 235 · DÉNOMBREMENT DES PARTIS · texte numérisé non relu

DÉNOMBREMENT DES PARTIS

L'élection du nouveau directeur était considérée par ses collègues comme une défaite ; et c'en était une en effet, puisqu'il n'avait élé le candidat d'aucun d'eux. Ils le lui faisaient sentir. Carnot seul l'accueillait avec bienveillance et tâchait de lui rendre facile son apprentissage du pouvoir. Larevellièi-e, qui jusqu'alors avait souvent secondé Carnot et Le Tourneur, se rangea définitivement do l'autre côté. Tout ceci fait dire avec vérité ù un écrivain : « L'adjonction de Barthélémy rendit Carnot moins fort que s'il fût demeuré seul. »

Si la majorité du Corps législatif n'appartenait plus aux constitutionnels, ils y formaient du moins encore le groupe prépondérant, malgré les succès obtenus dans plusieurs collèges électoraux par les royalistes.

Des deux partis extrêmes, le plus considérable était celui des révolutionnaires quand même, qui ne trouvaient pas les nouvelles institutions assez vigoureuses pour réprimer efficacement les ennemis de la République.

La fraction la moins nombreuse, celle qui s'était donné pour programme de rendre le gouvernement impossible, en refusant tout moyen d'action au pouvoir exécutif, et en pressant « la fabrication de toutes les lois éversivesde la Constitution1, » fraction très-active, trèsentreprenante, formait le noyau du clubdeClichy. Mais cette réunion étant ouverte à tout venant, quand les meneurs voulaient se concerter, ils s'assemblaient, en comité secret, chez un d'entre eux, Gibert des Molières. C'est un d'entre eux aussi qui nous l'apprend, Delarue, et celui-là se déclare passionné bourbonnien. Delarue porte le chiffre de ses amis à quatre-vingts dans les deux

' Expression de Duverne dans ses révélations.

Conseils; il grossit probablement les forces des royalistes, au risque de prouver la nécessité du coup d'Étal accompli contre eux. Le peu de résistance que rencontra ce coup d'État montre assez combien leurs chefs étaient isolés dans la nation, et qu'un bouleversement des lois n'était pas nécessaire pour les abattre. Carnot évalue le nombre des meneurs à une quinzaine : « pas quinze, » dit-il. Quelque estimation que l'on adopte, personne ne verra là un grand parti. Mais les royalistes s'agitaient beaucoup et faisaient tapage; leurs discours et leurs journaux étaient remplis d'insinuations palomnieuses et d'interprétations mensongères. Ils évoquaient surtout avec adresse le fantôme de la Terreur, tandis qu'eux-mêmes usaient sans scrupule des moyens les plus odieux : témoin les assassinats du Midi, que vainement on s'efforçait de nier ou d'atténuer à la tribune. Le comte d'Enlraigues, le confident de Louis X VIII , se faisait appeler par avance le Murai de lu contre-révolulion.

Les plus habiles suivaient les conseils du publiciste genevois Mallet-Dupan : ils feignaient d'accepter les réformes, et promettaient la liberté au nom de la monarchie. Cette tactique tendait à enrôler dans le royalisme un certain nombre de députés attachés aux idées nouvelles, mais que la marche violente de la Révolution avait effarouchés, et que rebutait l intolérance des Jacobins; car ceux-ci, toujours dominés par l'esprit de secte, au lieu d'admettre largement les nouveaux venus, fouillaient avec défiance dans leur passé pour y trouver des motifs d'exclusion, comme s'il n'était permis de se dire républicains qu'à ceux qui l'avaient été toute leur vie. On ne saurait croire combien ce ridicule absolutisme empêchait de conversions.

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Carnot ne croyait pas néanmoins impossible d'amener une réconciliation des esprits qu'une hostilité radicale ne séparai! pas de la République, en effarant la trace des déchirements qui avaient laissé de si cruels souvenirs, et en prouvant, par une sage pratique des institutions nouvelles, qu'elles offraient toutes les garanties désirables de libéralisme et de stabilité ; il voulait travailler à la formation d'un parti conservateur de la République.

Celle attitude, qu'il avait prise dès son entrée au Directoire, il s'efforça de la maintenir, au milieu d'obstacles croissants, après les élections de l'an V et l'adjonction de Barthélémy. Le parti royaliste s'était recruté, mais pas au point de menacer sérieusement, du moins à son avis; et le Directoire lui semblait suffisamment armé par la Constitution pour le repousser s'il sortait des voies légales. Chercher dans une majorité, sinon certaine, au moins flottante, la force nécessaire pour atteindre les élections prochaines, et d'ici là regagner l'opinion en donnant la paix au dehors et la prospérité au dedans : tel était son programme. Mais déjà les autres directeurs, inspirés par des sentiments tout opposés, avaient formé entre eux une coalition dont le langage et la conduite envenimaient chaque jour les relations du pouvoir exécutif avec les Conseils.

Quelques membres importants de ces Conseils eurent avec Carnot des entrevues, au sujet desquelles nous trouvons d'assez curieux détails dans le Dictionnaire néolorfique de Beffroi de Beigny; car.ee fut précisément à celui-ci que s'adressèrent les députés qui désiraient s'entendre avec le directeur.

« Portalis cl Tronçon Ducoudray demandèrent une conférence de nuit ; cela déplul à Carnot : « Si le citoyen

Portalis et son ami ont de bonnes intentions, » dit-il, « comme je ne me permets pas d'en douter, je les recevrai avec grand plaisir ; mais pourquoi choisir une heure nocturne? Us sont membres du Corps législatif, et peuvent se présenter partout. Qu'ils t'indiquent le jour qui leur conviendra; je t'enverrai la voiture, et tu les amèneras dîner chez moi. »

« Nous allâmes ensemble dîner au Luxembourg, ajoute Beffroi de Reigny ; Carnot reçut ses convives avec cordialité, mais sans empressement, et leur parla du ton d'un homme qui veut convertir les autres et non pas être converti par eux. Portalis et Ducoudray protestèrent de leur dévouement à la Constitution. L'entretien fut long et développé ; et, h quelque temps de là, Carnot me remercia tout haut de lui avoir fait connaître deux homme* de mérite. Tronçon Ducoudray revit Carnot et sembla avoir renoncé à ses propres idées pour adopter celles du directeur. Tronçon Ducoudray aux Anciens, et Thibaudeau aux Cinq-Cents, étaient les deux chefs que Carnot aurait voulu donner au parti moyen. Quant à Portalis, il témoigna beaucoup d'estime pour Carnot; mais il ne s'en rapprocha plus, jugeant qu'ils étaient trop éloignés l'un de l'autre pour s'entendre. »

Les conversations de Carnot avec les membres du Corps législatif ont été plusieurs fois rapportées; chacun leur a prêté une couleur selon ses opinions. Mais, sous tous ces textes différents, on retrouve le même fond. Delarue raconte que les plus hardis, ceux que Darbé-Marbois appelle les imprudents, lorsqu'ils voulurent mettre le triumvirat en accusation, pour donner du cœur aux timides et entraîner les irrésolus, songèrent à faire partir le coup du Directoire même, et s'adressèrent à Carnot, a seul moyen d'obtenir l'appui de l'armée. »

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