‹ Mémoires sur CarnotChapitre 45 sur 235 · CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

CONFÉRENCES

Mais, ajoute-l-il, « nous retrouvâmes l'homme de 1795 tout entier. » Il rejeta toute proposition de rompre le faisceau du gouvernement, et répondit : a Le jour où vous attaquerez un membre du Directoire, quel qu'il puisse être, je deviendrai son plus ardent défenseur. » Et comme nous protestions que a celui qui songerait à rétablir la royauté mériterait les petites-maisons, qu'il s'agissait seulement de donner à Carnot des collègues aussi digues de gouverner la France que capables d'assurer son bonheur, » il répondit encore : ce Votre tableau est très-séduisant; mais je vois les royalistes derrière la toile, et jamais je ne me rallierai à leur bannière. » 11 existe aussi une lettre de Carnot à un représentant chargé par ses collègues de lui faire des ouvertures, lettre que le parti regarda comme un manifeste; on y lit ces mots : « Il n'y a pas de sacrifices personnels que je ne sois prêt à faire pour le repos de ma pairie; mais je périrai plutôt que de laisser entamer la Constitution ou déshonorer les pouvoirs qu'elle a institués; et je développerai, contre toutes les factions nouvelles qui voudraient s'élever ou miner insensiblement le gouvernement établi, la même énergie que j'ai montrée successivement et contre les réactionnaires et contro les anarchistes. »

Carnot peint ainsi lui-même cette situation : « Il y avait bien, dans les Conseils, deux cents membres hostiles aux directeurs, mais non pas à la République.*. J'ai fait beaucoup d'efforts pour ramener ceux que je voyais; aucun des meneurs, aucun de ceux dont le système liberlicide me paraissait formé; mais des représentants éclairés, courageux, républicains, malheureusement exaspérés. U autres ont essayé de venir chez moi, et ma porte était ouverte à tous les re-

112 MÉMOIRES SUR CARiNOT.

présentants du peuple indistinctement; mais il en était que mon accueil glacial avait bientôt écartés. Deux de ces derniers me parlèrent d'une manière détournée, et un troisième formellement, de mettre hors la loi les triumvirs. Il me demanda l'effet que cela produirait. « L'effet que cela produira, » lui dis-je, « est de nous rendre tous à notre qualité de simples citoyens, et au devoir de nous insurger contre vous. Dès l instantque vous prononcez la mise hors la loi d'un individu quelconque, vous avez anéanti la Constitution; vous n'êtes plus des représentants du peuple, vous êtes des tyrans, vous êtes vous-mêmes hors la loi. Une nouvelle révolution, la guerre civile, votre mort certaine, voilà l'effet que cela produira. — Ce député, comme on l'imagine bien, n'est plus revenu chez moi1. »

Deux généraux figuraient parmi les députés avec lesquels Carnot s'abstint de tout rapport, parce qu'ils lui semblèrent irrévocablement engagés dans une voie contraire à la sienne. C'étaient Willotet Pichegru.

Willot avait été envoyé à Marseille vers la fin de l'an IV, a comme un homme à caractère et propre à contenir tous les partis. » Placé là entre les autorités municipales ullra-révolutionnaircs installées par Fréron, cl la cabale contre-révolutionnaire, non inoins exagérée, au lieu do les séparer par une contenance ferme, il pencha du côté de la réaction et la laissa exercer ses vengeances. Nommé plus tard au Conseil des Cinq-Cents, il vint à Paris et se jela dans les intrigues royalistes. Carnot lui écrivit une lettre de reproches amers et le pria de ne pas remettre les pieds au petit Luxembourg.

Quant à Pichegru, ses relations avec Carnot se bornèrent à moins encore :

• Mémoire sur le 18 fructidor.

Diqitized by CjOOQlc

VISITE A PlCHEGRl". H3

« Lorsque Picliegru arriva au Corps législatif, » dit Carnot, « je voulus le prévenir : je lui fis une visite; j'en ai fait autant pour Jourdan. J'étais accompagne de deux officiers généraux. Nous nous entretînmes plusieurs heures sur la situation des affaires politiques et sur la nécessité de rétablir l'harmonie entre les premières autorités constituées. Picliegru parla avec plus de finesse et d'esprit que je ne lui en avais cru jusqu'alors ; car je ne le connaissais que sous le rapport des talents militaires, lesquels ne supposent pas toujours le genre d'esprit que seconde une éducation soignée; et, dans le peu d'occasions que j'avais eues de le voir, il m'avait paru très-concentré, très-taciturne, très-peu communiai tif.

« En sortant, l'un des deux officiers généraux médit : « Je ne suis pas coulent de Picliegru; je ne le crois pas « franc. — C'est parce que le soupçon m'en est venu, « lui répondis-je, que Pichegru n'est plus commandant «en chef de l'armée du Rhin. »

« Ccj>endant je voulais tarir la source des haines, prévenir le renouvellement des factions qui avaient si longtemps et si cruellement déchiré le sein de la République. Je priai un jour à dîner les officiers généraux députés au Corps législatif, particulièrement Pichegru et Jourdan, quej'aurais voulu réconcilier. Jourdan vint; Pichegru ne vint point, quoiqu'il eût promis. Je l'ai encore invité depuis, je voulais connaître sa façon de penser; mais, comme il a toujours allégué différents prétextes pour ne pas venir, j'ai enfin cessé de le prier.

« Un soir cependant il parut chez moi avec huit ou dix autres représenlants du peuple; mais ils n'entrèrent que par occasion et ne restèrent pas plus de deux ou trois minutes dans mon jardin, où je les reçus. Piche-

ii. 8

gru ne m'adressa point la parole; je ne la lui adressai pas non plus.

« Voilà les seules fois que j'aie vu Pichegru depuis son entrée au Corps législatif. »

De même que dans le sein du Directoire, il existait parmi les ministres deux nuances opposées.

Nous avons déjà parlé de Cochon, administrateur capable et caractère modéré. Bénezech se distinguait par des qualités analogues : propriétaire-rédacteur des Petites-Affiches avant la Révolution, et tiré de là par le Comité de salut public, qui lui conûa la direction des poudres et salpêtres, il s'était acquitté de cette tâche de manière à mériter d'être appelé au ministère de 1 intérieur par le Directoire.

Carnot avait confiance en eux, ainsi que dans le ministre de la guerre, le très-habile et très-honnête Pétiet. Ces trois hommes formaient la portion constitutionnelle du cabinet.

Aux finances, Ramcl, ancien conventionnel, possédait l'estime de Carnot, bien que ses relations personnelles le rapprochassent davantage de Rewbell et de ses amis.

Delacroix marquait peu : il ne suffisait pas à son œuvre.

Truguet était mal vu des Conseils législatifs à cause de ses tendances au jacobinisme et à cause de la rudesse de ses formes. Homme de courage et de mérite.

Mais celui que Ton repoussait surtout, c'était Merlin (de Douai), le célèbre jurisconsulte. Merlin semblait aimer la rigueur pour elle-même. Les études du légiste ne sont pas sans danger pour l'intelligence et le cœur : à force d'amrtomiser les textes, avec la préoccupation d'en faire sortir une innocence ou une culpabilité, comme on ne les lit jamais avec un complet désintéres-

Page 1