‹ Mémoires sur CarnotChapitre 48 sur 235 · H0C11E A PARIS · texte numérisé non relu

H0C11E A PARIS

le directeur Garnot, où entraient en môme temps quelques députés pour dénoncer l'approche illégale des troupes. Le directeur et le ministre répondirent qu'ils n'avaient donné aucun ordre pour un pareil mouvement. Toutefois, Garnot engagea les députés à ne pas faire d'éclat avant que la chose fût éclaircie.

Et sur-le-champ, comme président du Directoire, il le réunit, fait mander Hoche et l'interroge en présence de tous. Hoche s'explique avec contrainte. L'auteur véritable de l'ordre incriminé n'ose pas prendre la parole; les deux autres directeurs, d'abord surpris, puis comprenant à demi-mot, viennent au secours de leur collègue en détournant les éclaircissements. Au sortir de la séance, Hoche, dit-on, alla faire une scène véhémente à lia iras, lui reprochant amèrement sa trahison doublée de lâcheté.

Garnot, après avoir montré aux conspirateurs qu'ils étaient démasqués, adressa aux Gonseils un message qui attribuait le passage des troupes dans la limite légale a une simple erreur d'un commissaire des guerres. Cette explication prouve que la minorité du Directoire voulait encore éviter de rompre avec la majorité, et de fournir ainsi des armes aux contre-révolutionnaires.

Ceux qui ne cherchaient qu'à aigrir Jes esprits et compliquer la situation firent, malgré l'invitation de Carnot, autant de tapage que possible de cet incident, en le présentant comme le prélude d'un nouveau 31 mai; ce qui provoqua de la part de Carnot une lettre à l'un d'entre eux, Delacarrière, où se témoignent de l'embarras et de la mauvaise humeur :

« 5 thermidor an Y.

« J'ai reçu, citoyen représentant, votre lettre d'hier, et vous remercie de la vis que vous avez bien voulu me donner à l'occasion de la marche des troupes, qu'on disait venir à Paris sur l'ordre du Directoire. Je ne crois pas en être réduit à la nécessité de détruire chaque matin les contes absurdes qu'on s'amuse à fabriquer la nuit. Ce qui m'étonne, c'est que de pareilles sottises trouvent toujours quelqu'un qui veuille bien les croire, e*t que, par ces petits moyens, on vienne à bout d'agiter les Conseils et de troubler la République entière. Je vous le déclare encore, citoyen représentant, ce n'est pas ainsi qu'on fait la paix au dehors et qu'on rétablit la tranquillité au dedans. »

Hoche, très-humilié du rôle qu'on lui avait fait jouer dans cette occasion, retourna brusquement à son armée, où il ne tarda pas à mourir.

Les triumvirs ne pouvant uliliser son dévouement à leurs desseins, et craignant d'appeler à leur aide l'ambition de Bonaparte, imaginèrent de demander à celui-ci un de ses généraux divisionnaires, pour comprimer, disaient-ils, le royalisme. Bonaparte leur expédia, sous prétexte de porter les adresses de l'armée, Augereau, l'auteur de la plus incendiaire d'entre elles, un homme dont la turbulence le gênait lui-même. Lorsque Augereau était venu pour la première fois à Paris présenter au Directoire soixante drapeaux ennemis, Ilewbell n'avait pu s'empêcher de dire tout bas a Carnot : « Il a bien l'air d'un factieux. Quel fier brigand! » Mais aujourd'hui c'était un homme de ce calibre qu'il fallait, un général à opposer à Pichegru, ayant plus d'audaee

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et de décision, prêt à tout, sans talent ni crédit politique : de sorte qu'on put faire entrevoir à ses rêves ambitieux un fauteuil de directeur comme récompense, et l'exclure adroitement au jour du partage des dépouilles. C'est ce personnage que l'on mit à la tète de la 17e division militaire, celle de Paris. Un tel choix était de nature à inspirer les plus grandes inquiétudes à tous les amis de la tranquillité publique. Quelques membres du parti royaliste en furent tellement effrayés qu'ils firent des ouvertures au Directoire, déclarant renoncer à leur hostilité législative si ce terrible condotlier était mis à l'écart; mais le triumvirat ne voulut entendre à aucun accommodement.

Les contre- révolutionnai res se trouvaient dans la situation la plus équivoque, n'osant pas provoquer une discussion qui eût déchiré tous les voiles, n'osant pas faire appel à l'opinion publique contre la conspiration du Directoire, tandisqu'ils conspiraient eux-mêmes dans un intérêt bien plus sévèrement condamné par cette opinion; trop convaincus de l'impossibilité où ils étaient de prendre un point d'appui là où réside toujours la force, dans le sentiment national, ils ne proposaient aucune mesure sérieuse et se bornaient à une campagne de chicanes et de dénonciations.

Mais leurs véritables desseins se trahissaient ; et de son côté Carnot élargissait le fossé qui le séparait d'eux, sans hésiter un moment dans la ferme résolution de ne point franchir les limites tracées par le pacte constitutionnel : le même jour qu'il refusait de signer au registre un message directorial où l'on donnait une sorte d'approbation aux adresses desarmées (le 25 thermidor), appelé ù prononcer, comme président, un discours en commémoration du iO août, il s'éleva avec tant d ener-

gie contre le royalisme, qu'Àugereau lui-même écrivait à Bonaparte : « On a remarqué de fort bonnes choses dans le discours de Carnot1. »

Si Carnot n'eut point d'hésitation, il éprouva de profonds découragements : la lettre que nous allons citer en porte l'empreinte. Celui qui la reçut, Mathieu Dumas, était un de ces membres du parti modéré que leur opposition à la majorité du Directoire rapprochait trop, au gré de Carnot, des adversaires de la Révolution. De leur côté, les hommes du môme bord, voyant Carnot faire un mouvement contraire, l'accusaient de se mettre d'intelligence avec les triumvirs. Dumas lui adressa, au nom de ses amis, une lettre dans laquelle il traitait le royalisme de fantôme. Le directeur était loin de cette sécurité, et il insistait auprès des Conseils pour qu'ils prissent une attitude capable de contenir un parti qui les dominait malgré eux. C'est au milieu de ces tiraillements, à la veille du renvoi des ministres constitutionnels et au moment où le Directoire semblait décidé à ne pas accepter le traité de Léoben, que la réponse de Carnot fut écrite.

• 14 messidor, an V (2 juillet 1797).

« Je vous rends grâce de l'avertissement que vous voulez bien me donner sur l'opinion que vous dites s'établir à mon égard parmi les amis de la liberté, et vous

* Le récit que nous venons de faire présente une circonstance sur laquelle nous ne pouvons donner qu'une explication conjecturale : Carnot refuse de signer un message dont la tendance lui déplaît, et il signe la nomination d'Augereau, qui no doit pas lui plaire davantage. Il est probable qui* l'on regardait comme un devoir de légaliser les arrêtés pris par la majorité, mais que Ton se croyait moins obligé envers la simple expression d'une opinion, les directeurs possédant, de par la loi, un privilège qui

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