LETTRE A MATHIEU DUMAS
avez raison de la regarder comme très-injuste. Je n'ai jamais varié sur ce principe, que le gouvernement constitutionnel ne peut s'affermir que par la confiance; et, si j'ai quelque reproche à me faire, c'est de m'ôtre trop livré peut-être à l'espoir d'une heureuse réciprocité. Je ne puis vous peindre ma douleur : tout m'offre l'image de la dissolution; l'anarchie et le royalisme se disputent à qui se baignera dans le sang des républicains; partout ceux-ci tombent sous les poignards du fanatisme, des émigrés, du babouvisme; aucun moyen de répression au dedans, plus d'espoir de paix à l'extérieur; les ennemis travaillent avec rage, les amis s'endorment, la République croule, le chaos arrive. Dieu, quel avenir! »
Pendant que Carnot luttait à la fois contre deux partis également acharnés à détruire la Constitution, il avait aussi l'œil sur une puissance lointaine qui pouvait faire pencher la balance en se portant sur un des plateaux. La position de Bonaparte grandissait chaque jour, et avec elle son ambition, qui se témoignait par des exigences croissantes et par le ton presque impérieux de sa correspondance officielle. Quant à ses lettres particulières à Carnot, elles étaient toujours les mêmes, affectueuses et respectueuses. Cependant Carnot -Feulins, gardant ses premières impressions, trouvait que le général de l'armée d'Italie parlait trop à ses soldats de « protéger le gouvernement et les républicains. » Il proposait de temps en temps le rappel du jeune César. C'est lui, dit-on, qui avait d'abord imaginé de placer à ses côtés KeJlermann, son ancien, afin que le commandement supérieur passât, sans apparence de disgrâce, sur une
avait manqué aux membres du Comité de salut public, celui de consigner leur sentiment particulier sur les feuilles de délibérations. Carnot en usa plusieurs fois.
m MÉMOIRES SUR CARNOT.
tête moins dangereuse. Plus tard, il conseilla la mise à exécution de la loi de prudence qui ne voulait pas qu'un général restât plus d'un an à la tête de la même armée. Mais le directeur jugeait Bonaparte trop utile sur le terrain où il l'avait placé pour priver la France de ses services. Utiliser les talents du capitaine pour porter aux ennemis des coups rapides et décisifs qui leur fissent désirer la cessation de la guerre, et profiter des dispositions favorables qu'il manifestait pour conclure des traités de paix; amener ainsi un état de choses qui eût nécessairement diminué l'importance des militaires : tel était son plan. Autant par amour de la liberté que par intérêt pour la patrie, il encourageait donc Bonaparte dans cette voie et lui prodiguait des exhortations civiques, auxquelles celui-ci répondait : « S'il est en France un seul homme pur et de bonne foi qui puisse suspecter mes intentions politiques et mettre du doute sur ma marche, je renonce à cet instant même à servir ma patrie. »
Carnot, jaloux de conserver l'influence qu'il croyait exercer, et qu'il exerçait peut-être alors sur son jeune protégé, le comble dans ses lettres de marques d'amitié. Il craint beaucoup les efforts que font ses ennemis pour les brouiller ensemble; il craint surtout que la démagogie ne parvienne à faire de Bonaparte un serviteur qui deviendrait bientôt son maître : « Il est facile, lui dit-il, de dissiper tous les nuages que voudrait épaissir cette horde d'égorgeurs qui a l'insolence de vous désigner comme son héros et son chef. » Puis : « Adieu, mon cher général, comptez sur moi comme je compte sur vous, avec tous les hommes sages qui aiment la République pour elle et non pour eux. » (Lettre du 19 nivôse an V).