‹ Mémoires sur CarnotChapitre 50 sur 235 · BONAPARTE A CAR SOT · texte numérisé non relu

BONAPARTE A CAR SOT

Bonaparte lui repond :

i Vérone, le 9 pluviôse, an V (58 janvier 1797).

« J'ai reçu voire lettre, mon cher Directeur, sur le champ de bataille de Hivoli. J'ai vu dans le temps, avec pitié, tout ce que l'on débite sur mon compte. L'on me lait parler chacun suivant sa passion. Je crois que vous me connaissez trop pour imaginer que je puisse être influencé par qui que ce soit J'ai toujours eu a me louer des marques d'amitié que vous m'avez données, à moi et aux miens, et je vous en conserverai toujours une vraie reconnaissance. Il est des hommes pour qui la haine est un besoin, et qui, ne pouvant pas bouleverser la République, s'en consolent en semant la dissension et la discorde partout où ils peuvent arriver. Quant a moi, quelque chose qu'ils disent, ils ne m'atteignent plus : l'estime d'un petit nombre de personnes comme vous, celle de mes camarades et du soldat, quelquefois aussi l'opinion de la postérité, et, par-dessus tout, le sentiment de ma conscience et la prospérité de ma patrie m'intéressent uniquement. »

I^es préoccupations de Carnol percent surtout dans une lettre écrite le .r>0 thermidor (17 août). Le directeur prend évidemment grand soin de dissimuler au général les périls qu'il entrevoit, afin de ne pas lui donner l'idée d'intervenir dans les affaires de la République. Au point où ils sont ensemble, faire tourner cette intervention à son avantage personnel ne serait pas difficile; une telle pensée ne se présente pas même à son esprit sous l'excuse d'un moyen de salut pour l'Étal. 11 est sincèrement reconnaissant au jeune chef d'armée des services qu'il vient de rendre à la patrie; il est attaché à l'homme qui, jusqu'à présent, n'a point révélé ses mauvais côtés; mais

il redoute l'ambition chez le militaire le plus honnête, et il presse avec ardeur la conclusion de la paix qui doit supprimer une position menaçante pour la liberté. Voici la lettre de Carnot :

« Je ne vous entretiendrai pas, mon cher général, des prétendus dangers que court en ce moment la République. Si ces dangers ne sont pas nuls, ils sont au moins centuplés par la peur. La peur fait prendre de part et d'autre des mesures extravagantes, et c'est dans ces mesures qu'est le véritable péril. Pour les spectateurs, il y a de quoi rire de ces terreurs paniques et réciproques. On peut dire que les deux factions ont le cauchemar; chacune d'elles s'arme pour combattre des moulins à vent. La seule chose à craindre c'est que, lorsqu'elles seront armées sans savoir pourquoi, elles ne se trouvent en présence et ne se battent réellement. Mais on commence à s'éclairer: la peur a fait le mal, la peur en sera le remède.

« J'ai vu plusieurs fois votre aide-dc-camp Lavalette, pour lequel vous m'avez écrit; c'est un homme d'esprit qui m'a paru très-sage, et je serai fort aise, s'il m'est possible, de faire quelque chose pour lui.

a Ce qui, à travers l'exaltation et les folies de nos don Quichottes, fixe l'attention des hommes raisonnables qui veulent un terme aux maux de la patrie, c'est l'expectative de la paix. Tous, mon cher général, ont les veux fixés sur vous; vous tenez en vos mains le sort de la France : signez la paix, et vous le faites changer comme par enchantement. Je sais quelles sont à cet égard vos bonnes intentions; je sais que la mauvaise foi seule de l'empereur a retardé un événement si désirable ; mais puisque enfin l'Empereur semble vouloir se rapprocher et conclure séparément, ne laissez pas échapper l'occa-

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sion. Ah ! croyez-moi, mon cher général, il est temps de couronner vos travaux militaires ; faites la paix, il ne vous manque plus que ce genre de gloire. Ne remettons pas la République en problème ; songez qu'elle en sera toujours un jusqu'à la paix. Dussiez-vous la faire sur les seules bases du traité préliminaire de Léoben , concluez-la, elle sera encore superbe; elle le sera aussi pour l'empereur, à la vérité, mais qu'importe? La paix pourrait-elle être solide si elle était onéreuse pour lui? L'empereur ne devient-il pas notre ami naturel et forcé par sa position géographique , du moment que la pomme de discorde qui était dans les Pays-Bas se trouve enlevée? D'ailleurs son agrandissement ne donnet-il pas de jalousie à ses voisins, à la Russie, aux Turcs, au roi de Prusse? ses nouvelles possessions ne lui suscitent-elles pas des embarras qui l'empêcheront longtemps de s'occuper de nous? Je ne vois qu'une seule précaution essentielle à prendre : c'est de vous ménager l'occupation de l'Italie pour le plus longtemps possible, et, en tout état de cause, ne consentir à l'évacuation qu'après le traité fait et ratifié avec François II, tant en sa qualité de roi de Hongrie et de Bohême, qu'en sa qualité d'empereur et chef de la confédération germanique. En un mot, vous devez rester maître du pays jusqu'à ce que la paix continentale ait lieu de fait. Il me semble que cela peut se faire aisément; et alors, mon cher général, venez jouir des bénédictions du peuple français tout entier qui vous appellera son bienfaiteur ; venez étonner les Parisiens par votre modération et votre philosophie. On vous prête mille projets plus absurdes les uns que les autres ; on ne peut pas croire qu'un homme qui fait de si grandes choses puisse se réduire à vivre en simple citoyen. Quant à moi, je crois

qu'il n'y a que Bonaparte redevenu simple citoyen qui puisse laisser voir le général Bonaparte dans toute sa grandeur.

« Croyez-moi le plus sûr et le plus inviolable de vos

nmis.

« Carnot. »

11 n'est pas certain que le général de l'armée d'Italie ait écouté avec plaisir le conseil de redevenir un simple particulier; il n'est pas certain non plus qu'il ait désiré la paix aussi sincèrement que Carnot. Mais celui-ci, en tenant ce langage, ne faisait qu'abonder dans les expressions de Bonaparte lui-même.

Bonaparte jouait alors un jeu double : en même temps qu'il demeurait avec Carnot dans les termes d'une amitié respectueuse, il traitait familièrement Barras et le flattait, comme on pouvait flatter Barras, en lui envoyant de l'argent pour ses besoins insatiables; n'entrevoyant pas encore la possibilité d'être vainqueur lui-même, il se réservait de marcher avec le vainqueur. Toutefois, le parti royaliste semblait seul excepté de ses ménagements: instinct d'avenir, peut-être, une restauration, l'cût-il favorisée, ne pouvant lui donner le premier rang. Le prétendant de la maison de Bourbon lui apparaissait déjà vaguement comme un rival, et son méconlentemenl alla jusqu'à la fureur contre les Vénitiens qui lui donnaient asile1.

Conformément à son plan de conduite, Bonaparte adressait Augereau au Directoire et accréditait auprès

4 Le Comité <le salut public s'était montré plus tolérant : il avait déclaré aux Vénitiens i|ue leur acte d'hospitalité ne jurait pas regardé comme une violation de la neutralité.

BONAPARTE ET CARNOT. 12u

de Carnol son aide-de-camp Lavalette. Mais, au fond, Lavalette était un peu envoyé auprès de tout le monde, pour recueillir des renseignements sur la situation, l'ne lettre de Bonaparte à Carnot, pleine de protestations de sympathie et de dévouement, fut, à la veille du 18 fructidor, interceptée par les directeurs, inquiets de voir la bonne intelligence se maintenir entre leur collègue, qu'ils voulaient renverser, et le général qu'ils voulaient séduire. Cette situation ambiguë dura jusqu'au moment où, la fortune ayant parlé, le général ambitieux se jeta en plein dans le coup d'État1.

Carnot fut-il abusé par la franchise de son propre cœur et par la dissimulation de Bonaparte? celui-ci le donnerait à penser par cette; exclamation de Sainte- Hélène: « Carnot est facile à tromper *. »

1 Quelques hésitations semblent pourtant s'être prolongées dans son esprit jusqu'après I»' 18 fructidor. Barras lui ayant dépêché son secrétaire Bottot pour annoncer le triomphe de la majorité directoriale, Bonaparte reçut d'abord assez mal l'émissaire de Barras, et songea à le faire fusiller : < J'en eus le coup de libre, * c'est l'expression dont il se servit plus tard en racontant cette aventure "a Carnot.

* Je me rappelle qu'il y a bien longtemps, voyageant en Suisse, je m'arrêtai à Hofwvl pour y visiter le bel établissement d'éducation et d'agriculture de M. de Fellcnberg, ainsi que son respectable fondateur. Je rencontrai chez lui le comte Capo d'Isli ia, récemment élevé à la présidence du gouvernement grec, et qui venait faire ses adieux à M. de Fellenherg en allant prendre possession du pouvoir. Nous causàmesde la révolution. Le célèbre diplomate fit un grand éloge de mon père, mais avec cette restriction : * Il n'avait pas assez la connaissance des hommes; il les regardait comme trop honnêtes : témoin sa conduite au Directoire. » Tout jeune que j'étais, je me permis, je crois, de lui réjRmdre : « Votre reproche seraitil fondé que je le prendrais volontiers pour un éloge : quelle voix oserait dire tout haut que le rôle de l'homme trompé n'est pas préférable à celui de l'autre ? »

Carnot sentait chaque jour davantage l'inutilité de ses tentatives, pour amener à une conciliation le Corps législatif et le Directoire. Placé entre deux conspirations et devant une ambition croissante, il voyait approcher un conflit dans lequel se briserait la Constitution; puis, sur les ruines de la Constitution, l'anarchie, ou un autre dénotaient aussi désastreux pour la liberté, surtout pour la moralité des peuples : l'intervention du soldat dans les affaires politiques. C'est alors qu'il résolut de porter ses efforts vers la pacification extérieure. Par elle l'importance des militaires devait se trouver amoindrie, et l'on n'aurait pas à redouter le double fléau de la guerre étrangère et de la guerre civile, sans pouvoir compter sur ces nobles élans qui avaient aussi doublé l'énergie de nos premiers révolutionnaires.

La situation avait changé : la France ne présentait plus le spectacle d'une nation assiégée par toutes les autres. Il lui restait ses trois grands adversaires : l'Angleterre, l'Autriche et la Russie; mais, parmi les puissances secondaires qui venaient de conclure avec elle des traités séparés, quelques-unes étaient devenues pour la République des auxiliaires contre leurs anciens complices de coalition : l'électeur de Bavière, menacé par nos armées, leur offrait un libre passage pour aller chercher l'Autrichien dans ses États; le Piémont leur ouvrait une autre route vers le même but, et I Kspagnc concertait avec nous une campagne maritime contre les Anglais. Enfin, l'impératrice Catherine était engagée dans de lointaines campagnes; le cabinet de Londres faisait

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