‹ Mémoires sur CarnotChapitre 57 sur 235 · LETTRE A CLARK E · texte numérisé non relu

LETTRE A CLARK E

médiatemcnt sous les yeux du négociateur autrichien, en lui déclarant quç c'est bien l'ultimatum du Directoire exécutif, qui s'est réduit de prime abord à ses ternies extrêmes : qu'il ne veut point marchander la paix ; qu'il donne ses conditions telles qu'il les croit justes, raisonnables et modérées autatit que possible ; qu'il n'en rabattra rien ; niais que, si on le force à ouvrir une nouvelle campagne, il les portera beaucoup plus loin. Ces propositions sont en effet l'ultimatum du Directoire; vous les trouverez peut-être trop restreintes; mais le besoin de la paix est si grand dans toute la France, ce cri est m universel, la pénurie de nos moyens pour continuer la guerre est si absolue, qu'il faut bien .s'y borner. La paix sera encore glorieuse a ces conditions, et elle sera solide, du moins à mon sens. Voici cet ultimatum :

c L'empereur cède à la Fi ance la Belgique et tout ce qu'il possède sur la t rive gauche du Rhin; il adhère à ce que nous conservions tout ce qui a « été réuni au territoire de la République, soit par la Constitution, soit par « les lois subséquentes.

« Il accède également au traité fait avec la Hollande, et assure ses bons « offices au stathouder pour un dédommagement en Allemagne, soit par « des sécularisations, soit autrement.

« Il ne se mêle point des affaires du pape, qui devra remplir les condi- « lions de son armistice.

« Il s'engage a ne poursuivre aucun des individus de la partie de ses « États aujourd'hui occupée par nous, et à ne les inquiéter ni dans leur vie, « ni dans leur honneur, ni dans leur fortune, pour cause d'opinion ou de « conduite politique.

< De notre côté, nous évacuons la Lomhardie, sauf un délai moral, « comme de quatre ou cinq mois, nécessaire pour que la retraite puisse « s'effectuer avec ordre et sans danger, d'abord derrière l'Adda et le IV», « et ensuite dans les places du Piémont, qui doivent nous rester jusqu'à « la paix définitive avec l'empire germanique et les princes d'Italie.

« Nous restituons également le Palalinat et les électorals de Trêves, € Mayence cl Cologne, que cependant nous continuerons d'occuper militai- « renient, sur le pied actuel, jusqu'à la paix continentale définitive.

* L'empereur a déjà son dédommagement, en Pologne malheureusemen! , « .Nous n'empêchons pas qu'il s'agrandisse encore en Allemagne, notre in- « lention n'étant pas de nous mêler des affaires de ce pays aussitôt no!rc « poix conclue. »

« Ces propositions sont tellement modérées et tellement favorables aux deux puissances, que si l'empereur veut réellement la paix, je ne dou'e pas que vous ne nous envoyiez sous très-peu de jours les préliminaires arrêtés et signés par vous et le plénipotentiaire autrichien.

« Pour faciliter la négociation, le Directoire a pensé qu'il ne serait peulêlre pas inutile de promettre quelques présents à Thugul ou à d'autres, el il abandonne un million j>our cet objet.

« Je ne doute pas que votre bon esprit n'aplanisse toutes les difficultés de dét.ùl qui pourront se rencontrer. L'intention du Directoire est que le

général Bonaparte soit dans b con6dence de toutes vos opérations, que vous fassiez tout de concert avec lui, niais qu'il soit absolument seul dans le secret.

« Vous savez que le fort de Kehl s'est rendu le 21 , après deux mois de tranchée ouverte. Il a été mal attaqué et bien défendu, quoique nos troupes fussent extrêmement rebutées. L'ennemi y a sacrifié l'élite de ses forces, une quantité immense de munitions et des sommes considérables. Cette expédition lui nuira par conséquent beaucoup pour son entrée eu campagne. Il va maintenant attaquer lluninguc, qui ne saurait tenir long' temps'.

« Les trente mille hommes qui doivent se rendre des armées du Nord à celle d'Italie sont en route. La tète des colonnes arrivera à Milan vers la lin de pluviôse.

« Notre expédition d Irlande n'a pas réussi. Nous espérons cependant encore que le général Hoche aura débarqué avec une partie de l'armée; mais la tempête a fort molesté notre escadre ; il y a eu des vaisseaux perdus, et nous avons à craindre que l'ennemi ne la rencontre dans cet état fâcheux. Quoi qu'il en soit, celte expérience nous prouve qu'on peut aller en Angleterre sans être maître de la mer; et si nous organisons pour l'année prochaine une expédition en grand, il y a lieu de croire qu'elle réussira ou qu'elle foirera les Anglais à b paix.

<t Je vous engage a nf écrire sans chiffre ou a employer celui du ministre des relations extérieures.

* Le Directoire n'a point vu d'inconvénient à ce que vous envoyassiez sa lettre à l'empereur. Il > reconnaîtra le désir sincère que nous avons de faire la paix. Vous êtes également autorisé à promettre que, même eu cas de rupture, les négociations demeureront secrètes. Ne vous engagez cependant point à cela sans nécessité; car il faut se réserver, s'il est possible, les moyens de se justifier aux yeux de la nation pour laquelle on stipule.

« Nous avions demandé au général Bonaparte s'il désirait qu'on fit passer à l'armée d'Italie tous les officiers qui se trouvent dans la réforme. Il n'a pas répondu sur ce point. Je vous prie de lui en dire un mot.

* lis journaux continuent à pervertir l'esprit public dans tous les sens et à semer la discorde et b défiance, l'oullicr surtout (rédacteur de tAtni (1rs Lois), poursuit vous et moi avec un ac harnement dont je ne ferais que ru e si je ne craignais et si je ne voyais mémo par expérience qu'il ébranle 1 opinion d'un assez grand nombre de militaires. Tout cela parce qu'on a licencié sa légion de police, et rejeté b demande qu'il avait faite du Commandement de la garde du Directoire. Je vous prie d'employer vos bons offices pour empêcher que tant de calomnies ne portent la délianec et le découragement parmi les chefs de l'armée; car, pour ce qui m'est personnel, je m'en inquiète |h?u.

' Huningue capitula quelques jours après.

NÉGOCIATIONS PACIFIQUES. lio

« Ma famille ;i été fort sensible aux choses obligeantes que vous me dites pour elle ; elle vous en remercie et vous prie de la rappeler au souvenir de la citoyenne Bonaparte.

Quelque mesurées que fussent les prétentions du gouvernement français, elles dépassaient celles de l'année précédente : la République, dont le sort avait favorisé les armes, ne pouvait se refuser à l'occasion d'étendre sa puissance et de diminuer les monarchies. Les circonstances auraient-elles permis de demander davantage? peut-être; mais est-il d'une bonne politique de pousser toujours l'exigence jusqu'à sa dernière limite? Les collègues de Carnot, d'accord avec lui pour le moment, ou cédant à son avis, lui ont plus tard reproché un excès de modération, pour flatter la vanité nationale.

Voici comment ils se sont exprimés par la plume de Bailleul, dans leur réquisitoire sur le 18 fructidor:

« Protecteur déclaré de$ rois (nous avons besoin de rappeler qu'il s'agit de Carnot) il s'écriait, lorsque les directeurs républicains faisaient des propositions honorables pour la France: vous roulez donc opprimer V empereur! »

Carnol, réfutant ce grief, comme tous les autres, dans un mémoire que nous avons plusieurs fois cité, prend à partie le rédacteur du manifeste directorial : « Ce n'est pas cela, Bailleul; mais j'ai dit à ces don Quichottes : « Vous ne voulez donc point de paix avec l'empereur? « si vos conditions sont tellement oppressives pour lui « qu'il lui soit impossible de les accepter sans courir « évidemment à sa perte, il vaut mieux déclarer fran- « chement que vous voulez reprendre les hostilités, que « vous voulez une guerre d'extermination. »

Carnot prétendait changer toutes nos conquêtes en autant de royaumes, continue Bailleul, et Barthélémy n. u

témoignait, par de graves inflexions de tête, combien cette doctrine lui convenait. »

Carnot répond : « Le pauvre Barthélémy serait bien étonné, si, sur le grabat où il repose ses infirmités parmi les sauvages f, on allait lui dire qu'il est là pour ses graves inflexions de tête, lorsque je proposais de faire des royaumes. « Hélas! dirait-il, je croyais n'avoir jamais ouï parler de royaumes à mon collègue Carnot que pour les détruire. Mais laissez-moi, je vous prie, mourir en paix, parmi ces bonnes gens, beaucoup moins sauvages que vous. »

Poursuivons la citation :

« Si c'est moi qui ait empêché l'admission de leurs propositions honorables, les directeurs ont dû renouveler ces propositions quand je n'étais plus là : ils ont dû faire comprendre leurs nouvelles conditions dans le traité définitif deCampo-Formio. Où sont ces conditions? Le traité de Campo-Formio ne vaut même pas les préliminaires de Léoben. — J'avais certainement tort de dire que ces directeurs républicains voulaient opprimer l'emper.cur : il s'en faut de beaucoup qu'ils l'aient opprimé. — Après avoir résisté cinq mois à la conclusion d'un traité avantageux pour la République, ils ont fini par en conclure un qui rend l'empereur plus puissant qu'il ne le fut jamais, et tel qu'on aurait pu le faire si l'empereur avait été constamment vainqueur en Italie. Les directeurs ne voulaient point la paix. »

« Les préliminaires de Léoben arrivent, » raconle-t-il plus loin; « je me livre à la joie que m'inspire la paix rendue à ma patrie. Le Tourneur la partage; mais les triumvirs rugissent : Larevellière est un tigre; Hewbell

• Barthélémy était alors déporté à la Guyane.

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