‹ Mémoires sur CarnotChapitre 59 sur 235 · SECONDE LETTRE A CLARK E · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE A CLARK E

leurs les inconvénients que je trouva à ces dernières. M:iis il faut toujours, par notre position militaire, demeurer maîtres de faire a cet égard ce que nous voudrons dans le temps ; et pour hâter la conclusion de ce congres, profiler de l'impatience qu'éprouveront les négociateurs en nous voyant jouir provisoirement du territoire en litige, lequel, en tout état de cause , devra nous servir de moyen de compensation pour ravoir nos colonies et celles de nos alliés.

« Cela me fait penser qu'il faut faire accéder l'empereur aux Imités conclus avec la République hatnvc et l'Espagne.

« Il parait difficile, pour ne pas dire impossible, que la nouvelle République lombarde puisse ; c soutenir par elle-même, si, après la retraite de nos troupes, il plait à l'empereur de l'envahir. Or, comme il faut éviter de recommencer la guerre avec lui, il semble que les meilleures mesures n prendre sont : l*de rendre cette république aussi considérable et aussi forte que possible, en y englobant, si faire se peut, Bologne, Ferrare, la Bornagne, et même Venise, avec une langue de terre ferme suffisante pour assurer sa communication avec la partie, continentale1. Hzzighetlonc étant la principale forteresse, jKmrrait être le point central du gouvernement, qui reposerait sur la constitution cispadane; 3* de faire renoncer l'empereur très-formellement a toutes prétentions au territoire de celte république, et même d'en exiger la garantie authentique et a perpétuité; 3* de stipuler avec lui la faculté pour nous d'y entretenir une force de vingt à vingt-cinq mille hommes jusqu'à ce que la nouvelle république ait acquis assex de consistance pour se maintenir d'elle-même, sauf les arrangements que nous pourrions faire avec elle pour l'entretien de ces vingt-cinq mille hommes.

« Enfin, réflexion importante, il faut éviter de nous trouver chargés des dettes que l'empereur aurait pu contracter avec les Anglais, en les hypothéquant sur la Belgique. 11 est essentiel de déclarer que nous répondons seulement de celles qui avaient pu être contractées avant la déclaration de guerre.

« Tels sont, mon clier général, les principaux points de l'instruction que le ministre des relations extérieures est chargé de vous transmettre, et d'après laquelle vous devez agir en tout de concert avec le général Bonaparte. L'intention du Directoire étant de ne point entraver vos opérations, il ne vous donne pas ces instructions comme absolument impérativos, mais comme des vues que vous lâcherez de remplir le mieux possible. Obtenez provisoirement, si vous le pouvez, la liberté de Lafayclte, Bureaux Puzy et Latour-Mauboui g ; l'honneur national est intéressé à ce qu'ils sortent des cachots où ils ne sont retenus que parce qu ils ont commencé b révolution.

• C'était le voeu du pays, m l'on en croit Bonaparte. Il écrivait de Milan au Directoire : a Toutes le* villes de la terre terme, et Venise même, demandent à être incorporées à la Cisalpine. Il y a quarante à cinquante mille signatures par ville pour demander ladite incorporation. »

« Peut-èlre ne serait-il pas imilile de communiquer au général Bonaparte cette lettre qui peut, en cas de besoin, éclaircir les instructions du ministre des relations extérieures, s'il y restait quelque obscurité.

« Je vous embrasse, etc. »

La minute que nous venons de copier est écrite de la ninin de Carnot avec rapidité et d'un seul trait de plume. On peut se demander pourquoi il entrait dans tant de détails sur un sujet qui n'appartenait pas à ses attributions particulières, pourquoi il donnait une sorte de duplicata des instructions que le ministre des affaires étrangères était chargé de composer; mais peut-être le dernier paragraphe de la lettre contient-il cette explication : Carnot craignait que les instructions du ministre, lout dévoué à ses adversaires, ne laissassent quelque chose à désirer. Un fait qui se passa peu de temps après, pendant sa seconde présidence, vint justifier cette mesure de précaution : Carnot avait déterminé le Directoire à ordonner la ratification d'une paix définitive; les dépèches qui portaient cet ordre à Bonaparte furent expédiées séance tenante, et Carnot rentra chez lui avec une joie plus vive encore que celle qu'il avait éprouvée à la signature des préliminaires. Le lendemain, le président du Directoire apprend par hasard le départ d'un second courrier, à même destination, presque immédiatement après le premier. Il en témoigne sa surprise à ses collègues, qui affectent d'être aussi surpris que lui. Le ministre survient; c'était Talleyrand ; Carnot l'interroge avec sévérité. Ce masque impassible est un moment troublé ; puis l'habile diplomate, faisant de la parole un usage conforme à la célèbre définition (la parole fut donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée), déclare que le second courrier était simplement porteur d'une ampliation d'instruc-

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tion. C'est en vertu de eette singulière ampliation que la paix ne fut pas conclue pour le moment.

D'ailleurs les ménagements n'étaient plus trop de saison, car une opposition avouée commençait à se produire entre la majorité et la minorité du pouvoir exécutif. Carnot nous donne quelques échantillons des scènes qui se passaient au Directoire.

a II s'agissait, » raconte-t-il ironiquement, « desavoir comment on parviendrait à dépouiller la Hollande; et par quel leurre on l'engagerait à nous seconder ellemême dans ce généreux projet. A la discussion qui eut lieu pour décider suivant quel mode elle serait comprise dans le traité qu'on négociait à Lille avec Malmesbury, Rewbcll fit une violente sortie contre la nation balave. Elle était, disait-il, toute statlioudérienne ; elle nous avait constamment trahis; c'était un peuple de marchands, qui avait tous ses intérêts en Angleterre, qui ne faisait de vœux que pour les Anglais, qui ne cherchait que l'occasion de se livrer aux Anglais; et l'amiral Thomas venait encore tout nouvellement de leur vendre sa flotte au cap de Bonne-Espérance. Tout ce que la Hollande devait acquérir en prospérité, en richesses, il était évident que ce ne pouvait être qu'au détriment de la France et au profit de l'Angleterre. Il n'y avait enfin qu'une seule politique à suivre à l'égard de la Hollande : c'était de la tenir dans la dépendance la plus absolue, de la soumettre à une obéissance passive, de la traiter en pays conquis.

« Si cela est ainsi, lui dis-je, nous sommes bien dupes de continuer la guerre pour lui faire rendre ses colonies ; et lorsqu'on nous offre la restitution des nôtres, d'épuiser les restes de notre marine en vains efforts pour une nation si ingrate. Je suis d'avis qu'on

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demande à la Hollande quels sont les sacrifices qu'elle veut faire pour avoir la paix.

« Mais, croyez-vous, répliqua Rewbell, que c'est pour la Hollande que je veux faire restituer le cap et Trinquemale? 11 est question d'abord de les reprendre; il faut pour cela que les Hollandais fournissent l'argent et les vaisseaux. Ensuite je leur ferai voir que ces colonies nous appartiennent.

« J étais un peu étourdi de la savante politique de Rewbell, et je vis bien qu'il avait creusé son sujet. Cependant je voulais qu'on s'expliquât nettement sur ce qu'on prétendait faire à Lille; qu'on déclarât si c'était pour en imposer au public, ou si c'était de bonne foi qu'on voulait la pacification. Les plénipotentiaires pressaient pour avoir des instructions positives. On finit, et c'est Rewbell lui-même qui porta la parole, on finit par ordonner au ministre des relations extérieures d'écrire que le Directoire avait rempli envers les Rataves les devoirs d'un allié fidèle en déclarant qu'il ne céderait rien de leurs possessions; mais que c'était à eux-mêmes de voir maintenant à quels sacrifices ils voulaient se résoudre pour avoir la paix ; que si leur intention était de tout garder, ils fissent connaître les moyens qu'ils pouvaient fournir pour continuer la guerre ; que si ces moyens, réunis à ceux de la France, étaient trop disproportionnés à ceux des Anglais, la France se verrait obligée de faire sa paix séparée. — Vous voyez qu'on adopta mes conclusions ; fut-ce par respect humain, et parce que l'on ne pouvait faire autrement sans montrer qu'on voulait perpétuer la guerre? je n'en sais rien. »

« Le système du Directoire n'est pas équivoque pour quiconque a observé sa marche avec quelque attention, » dit plus loin Carnot ; « c'est de fonder la puissance natio-

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nale, moins sur la grandeur réelle de la République, que sur l'affaiblissement et la destruction de ses voisins. On peut voir sa conduite envers les petits cantons de la Suisse. »

Ce fut là, en effet, une grave cause de dissentiment entre es directeurs. Le Comité de salut public avait formellement décidé que la neutralité helvétique serait respectée ; et Carnot, apportant au Directoire les mêmes dispositions, s'opposa constamment à ce qu'elle fût violée. C'est après sa proscription seulement que le Directoire abandonna cette réserve, etmiten avant une série d'exigences impérieuses, qui se terminèrent par un envahissement de la Suisse, a C'est la fable du Loup et l'Agneau, » dit Carnot l.

« 0 guerre impie! » s'écrie-t-il, « guerre dans laquelle il semble que le Directoire ait eu pour objet de savoir combien il pouvait immoler, à son caprice, de victimes choisies parmi les hommes libres les plus pauvres et les plus vertueux; d'égorger la liberté dans son berceau, de punir les rochers helvétiques pour lui avoir donné le jour. Dignes émules de Gessler, les triumvirs ont voulu aussi exterminer la race de Guillaume Tell; la mort du tyran a été vengée par eux : les chefs des familles démocratiques lui ont été offerts en expiation ; ils sont morts en défendant l'entrée de leur petit territoire et leurs foyers; leurs troupeaux effrayés ont fui dans le désert; les glaciers ont retenti du cri des orphelins que la faim dévore, et les sources du Rhin, du Rhône et de l'Adda ont porté à toutes les mers les larmes des veuves désolées1. »

1 11 fallait que b comparaison fût frappante, car elle est venue aussi à ridée de Wïcland, écrivant à la n.éine époque ses Dialogues sur la lie valu tion.

* La conduite de Carnot à l égard de la Suisse n'y demeura pas ignorée, et elle y a laissé de longs souvenirs. Un jour que je voyageais dans le can-

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Venise ne fut pas mieux traitée que la Suisse par les triomphaleurs de fructidor. Ce fait appelle un commentaire.

Quand le général de l'armée d'Italie, poursuivant les Autrichiens vaincus à Lodi, fut obligé de traverser le territoire vénitien, il eut soin, dans une proclamation adressée au Sénat, de déclarer « que son armée n'oublierait pas qu'une longue amitié unissait les deux républiques. » Mais ce gouvernement oligarchique, redoutant sans doule le voisinage des soldats de la Révolution et la propagande de leurs principes, commença bientôt à ourdir des complots contre nous. En vain Bonaparte s'eflbrça-t-il d'opérer un rapprochement, en conseillanl aux patriciens de faire à leur constitution quelques prudentes réformes dans l'esprit démocratique1.

Tout en protestant de leurs sympathies pour la France, ils se vouèrent complètement à l'Autriche : à peine nos soldats furent-ils engagés sur le territoire allemand, que des insurrections éclatèrent derrière eux : les pâques véronaises donnèrent un pendant aux vêpres siciliennes; il y eut des massacres jusque dans les hôpitaux.

Ion d'Argovip, je fus requis d'exhiber mon uassc-nort à un vieil officier municipal. A peine eut-il lu mon nom, qu'il m'étouffa d'embrasscmenls auxquels il mêlait des larmes cl ces paroles vingt fois répétées : « Celui-là aimait les Suisses. » Les grandes impressions durent longtemps chez les hommes qui sont rarement appelés a les éprouver. Ce brave Argovien se trouvait probablement en présence de l'émotion nationale la plu> frappante de toute sa vie : il en parlait comme si elle eût daté de la veille.

1 « Quand, sur les conseils du général en chef et de l'ambassadeur français, le sénat de Venise agita la question .d'une réfonne de la constitution oligarchique, sur plus de deux cents membres présents, cinq seulement se déclarèrent pour cette réforme; cinquante demandèrent des mesures énergiques contre l'esprit révolutionnaire; la grande majorité, au nombre de cent quatre-vingts, opina pour quelques légères améliorations, qui ne devaient rien changer à l'esprit du gouvernement. » (Zschokke : l'cbcr groesse und untergang des Freistaats Yencdi g. — Grandeur et chute de la république de Venise.)

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