‹ Mémoires sur CarnotChapitre 60 sur 235 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

Le général, en dénonçant ces horreurs, s'écriait qu'il fallait « effacer le nom vénitien de la surface du globe. » Il vengea son armée des trahisons pratiquées contre elle, en envahissant le pays et en favorisant un mouvement populaire, qui balaya ce gouvernement d'un autre âge, conservateur des vices, mais non pas des grandeurs de sa tradition. Bonaparte avait fait acte de souveraineté en déclarant la guerre à Venise. Celte façon d'agir provoqua de vifs débats au Corps législatif, où on la qualifia de violation criminelle du droit de* gemy reproche fondé, mais inspiré par l'esprit de parti plus que par l'amour de la liberté : Bonaparte, en abattant le patriciat vénitien, avait réalisé le vœu de la population et assuré le triomphe des idées démocratiques. Le Directoire, d'ailleurs, ne pouvait pas laisser déconsidérer en Italie un général qui portait le drapeau de la France : il crut devoir accepter la responsabilité du fait et opposer à l'imprudente agression du député Dumolard une lettre approbative de la conduite de Bonaparte1.

À ce moment, il n'y avait aucun doute que la paix européenne ne dût être achetée par certaines concessions, qui remettraient dans la main de l'Autriche une partie du territoire italien. C'est dans cette prévision que Carnot avait recommandé de ne point compromettre les patriotes par d'imprudentes excitations, et de stipuler des garanties pour ceux que leurs précédents politiques auraient pu rendre suspects. Le temps était venu du sacrifice. Quelle province serait abandonnée? Serait-ce Venise? Serait-ce Manloue? Carnot était d'avis que ce fût Mantoue; mais il trouva chez ses collègues une résistance obstinée. Il fallait pourtant en finir ou perpé-

« Dumolard lui-même, en blâmant le général d'avoir pris l'initiative de la guorre, invitait le Directoire à la déclarer à Venise.

tuer la guerre. Carnot prépara avec regret un autre projet de traité, qui portait cession de Venise : les directeurs se récrièrent davantage encore. « Us avaient raison, cette fois, » dit Carnot, « Venise vautcertainement mieux que Mantoue. Par une rencontre singulière, » ajoute-t-il, « le lendemain ou deux jours après, nous reçûmes de Bonaparte des dépêches par lesquelles il nous proposait de substituer Venise à Mantoue dans les préliminaires de Léoben, déclarant que la paix serait conclue bien vite à cette condition. On avait rejeté mon projet, on rejeta également celui de Bonaparte : on voulait, en un mot, garder et Mantoue et Venise, et reprendre surle-champ les armes si l'empereur n'acquiesçait pas à ce qu'elles nous restassent l'une et l'autre. Voilà les conditions sur lesquelles on a disputé cinq mois ; et au bout de cinq inoison a choisi la plus mauvaise. »

La proposition de céder Venise ayant été renouvelée plusieurs fois par Bonaparte et plusieurs fois refusée par le Directoire, Bonaparte prit sur lui de la consommer à Campo-Formio. Peut-être la ténacité avec laquelle il poursuivit cette affaire doit-elle être attribuée au double ressentiment provoqué chez lui par les agressions des Vénitiens contre ses soldats et par les attaques dirigées à leur occasion contre sa propre personne devant le Corps législatif : celles-ci l'avaient tellement blessé, qu'il voulait donner sa démission. On conçoit qu'un sentiment de représailles lui eût inspiré la pensée de laisser en proie au despotisme de l'Autriche ceux qui l'avaient servie par leur trahison envers nous; mais ces représailles, qui trouvaient un motif sérieux avant Léoben, dans le souvenir récent de nos concitoyens égorgés, n'en avaient plus depuis que le gouvernement, coupable de ce crime odieux, était remplacé par une démocratie jeune, amie

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du progrès, dont le général lui-même venait de favoriser l'avènement. Un autre argument pesait sur l'esprit de Bonaparte : il avait hâte de terminer les négociations, parce que les armées du Rhin allaient venir partager avec celle d'Italie la gloire d'abattre l'Autriche.

Quoi qu'il en soit, le juste intérêt qui s'est porté sur Venise dans ces dernières années a fait oublier que la conduite des Vénitiens envers la France, en 1796, explique trop bien la conduite de la France envers eux : il n'y a qu'un noble pardon des deux côtés qui puisse effacer tout cela.

L'abandon de Venise, qui coûta une larme, dit- on, à l'œil de Bonaparte lui-même, a laissé dans le cœur des Vénitiens une profonde défiance de notre pays; et ce n'est pas un des moindres mérites de Daniel Manin que d'avoir vaincu cette prévention, vivante encore après un demi-siècle, pour s'appuyer sur la France. Le traité de Campo-Formio nous constitue à l'état de débiteurs envers celte république, qui a produit l'un des plus grands citoyens de notre temps, et qui, par sa noble défense de 1849, a conquis l'admira! ion do tous les peuples.

Si nous jetons un coup d'œil sur les dispositions de l'Europe à celte heure de l'histoire, voici ce qui nous apparaît:

Toutes les nalions sont fatiguées, épuisées : les Viennois conjurent à grands cris leur empereur de cesser la guerre; l'opinion pacifique gagne du lorrain à Londres, et la France accueille avec empressement toute ouverture de conciliation.

Carnot est, sous ce rapport, l'interprète sincère du vœu national : il désire la paix, dut l'Autriche, si habile à regagner par des traités ce que lui a ravi la force des

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