PRÉPARATIFS D'UN COUP D'ÉTAT
une grande résistance. Pour se ménager plus de facililés encore, par une interversion, je ne sais sous quel prétexte, la majorité trouva moyen de substituer Larevellière à Barthélémy.
C'est la première conjuration armée d'un gouvernement contre la loi qu'il est chargé de faire respecter : elle a dû servir de leçon aux imitateurs. Cependant un des associés de la conjuration adverse, celle des royalistes, a réclamé l'honneur d'avoir fourni un programme au 18 brumaire : « Mes plans furent saisis chez moi, dit M. Delarue; ils ont été utilisés par le général Bonaparte. »
L'anxiété était grande dans Paris; mais, comme il arrive en pareille occasion, et les conspirateurs émérites le savent bien, cette anxiété, en se prolongeant, devint presque une habitude : l'explosion menaçant tous les jours, on ne s'y attendait plus lorsqu'elle eut lieu.
Quant à Carnot, il avait pris la précaution d'éloigner de Paris sa femme et son enfant, afin d'être libre de ses actions. Ce n'est pas qu'il eût la pensée de prévenir la violation des lois projetée par ses ennemis, en employant contre eux le même moyen. Il eût pu le faire : les soldats auraient écouté sa voix de préférence. Il en repoussa la proposition. Il repoussa bien plus loin l'idée d'empêcher par un meurtre le meurtre qu'on préméditait sur sa personne. Un jeune officier qui lui était attaché, vint deux fois, pendant la journée du 17 fructidor, lui demander la permission de poignarder le lyran (Barras), et ce fut avec peine que Carnot réussit à calmer cette tête exaltée1.
• Ce jeune oflicier, on peut le nommer aujourd'hui, était Gérant Lamée, neveu du membre du Conseil des Anciens qui devint sous l'empire comte de Cessac. Gérard suivit une autre ligne politique qui; son oncle : il se
m MÉMOIRES SUR CARNOT.
Le 17 fructidor, Barras, dit-on, insista beaucoup auprès de Barthélémy pour obtenir sa démission. Celui-ci vint trouver Carnot, qui lui montra un billet anonyme dans lequel les projets des triumvirs étaient révélés d'une manière précise. Barthélémy ne voulut pas y croire : « Je vous conseille pourtant de vous mettre à couvert, » lui dit Carnot. Puis il ajouta en riant : « Àu fait, mon cher Barthélémy, nos collègues vous traiteront peut-être en roi fainéant, et se borneront à vous raser et à vous cloîtrer. Mais comme ils me redoutent un peu davantage, ils me feraient tuer bel et bien. »
Ouvrons nos Mémoires de famille :
« Le 17 fructidor, Carnot était à table avec une vingtaine de convives, lorsqu'il reçut une lettre qui ne pouvait lui laisser aucun doute sur l'attentat du lendemain. Il la mit tranquillement dans sa poche; puis, après le dîner, il alla faire une promenade en voiture, avec Feulins et deux autres officiers généraux, afin de causer librement. Ceux-ci conseillaient de ne pas rentrer le soir au Luxembourg. Les deux frères rejetèrent cet avis : « La garde du Directoire, dirent-ils, suffit pour empê- « cher un assassinat. » (Comment croire que cette garde pût être employée contre ceux qu'elle devait protéger!) Quant à la force ouverte, l'insurrection, les triumvirs ne l'essayeront pas : elle serait dangereuse pour ses auteurs.
« On se borna donc à placer dans la cour un piquet
montra constamment opposé à l'ambition bona par liste. Le premier consul venait d'ordonner la saisie de ses papiers lorsqu'il fut tué à Marcngo. — La proposition d'assassiner Barras et Rewbell fut faite aussi à Matthieu Humas. Celui-ci, causant plus tard avec Najioléon, lui niconta qu'il avail, comme Carnot, refusé ce moyen de faire tourner les événements au profit «le sou parti. — Vous fuies un imbécile. » lui répondit l'empereur; « vous n'entendez rien aux révolutions, j
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de !<i garde, qui pouvait être appelé au premier signal. Feulins et Allent (le secrétaire de Carnot) se chargèrent de veiller dans la salle qui précédait la chambre à coucher du directeur.
« Toutefois, dans l'hypothèse d une tentative d'enlèvement, Carnot avait fait faire uni* double clef delà grille du grand jardin, avec lequel communiquait le sien. Au retour de la promenade, les deux frères allèrent essayer cette clef; puis Carnot, en rentrant, la déposa dans le tiroir d'un petit meuble, appelé alors bonheur du jour. Celte ressource, tout à fait subsidiaire dans sa pensée, fut ce qui le sauva.
« Le directeur se mit à son travail ordinaire. Vers une heure du matin, accablé de fatigue, il se jeta tout habillé sur son lit. Quelque temps auparavant, un des adjudants-majors de la garde, nommé Hiller, un Allemand, s'était présenté pour prendre, disait-il, les ordres de Carnot, comme ex-presidenl du Directoire, le président en fonctions (Larevellière) n'ayant pas été trouvé chez lui. L'objet de la visite était d'annoncer que des rassemblements armés se formaient dans le jardin du Luxembourg. Hiller emporta l'ordre de faire évacuer le jardin; il revint, une heure après, dire qu'un grand nombre d'officiers en demi-solde étaient réunis dans la cour du palais, sous les fenêtres de Barras, et qu'ils refusaient de se disperser, déclarant qu'ils étaient venus là sur l'invitation de ce directeur. « Je suis monté poulet en avoir la certitude, ajouta l'adjudant-major, et le « directeur Barras m'a continué que, le bruit s'élanl « répandu d'une attaque nocturne contre le Luxem- « bourg, il avait jugé prudent de l'environner de défen- « seurs. Puis il a bien voulu nous faire servir une col- « la t ion. »
« Que se passa-t-il entre les directeurs et Hiller? On le devine. A trois heures, ce même Hiller entra chez Carnot avec une escouade de grenadiers de la garde, plaça des factionnaires aux accès de l'appartement, et, ^adressant à Feulins, il lui déclara que sa charge lui imposait un triste devoir, qu'il venait s'assurer de la personne du directeur.
« Feulins lui répondit : « Remplissez votre mandat ; « vous n'attendez pas, sans doute, que je vous livre mon « frère. » Et, tout en parlant, il avait les mains sur ses pistolets. Puis il fit un signe d'intelligence à Àllent, qui se leva pour accompagner l'adjudant-major et sa troupe ; et tandis qu'Àllent leur faisait faire une longue promenade dans les appartements, sa ruse étant favorisée par le trouhle où les fumées du vin de Barras avaient mis toutes ces tètes, Feulins courut réveiller son frère; tous deux descendirent par un escalier dérobé, traversèrent le petit jardin qui faisait partie du logement du directeur, et arrivèrent à la grille dont on avait une clef.
« Mais là, quel embarras ! la clef a été oubliée. Vite, Feulins retourne sur ses pas, rentre dans la maison, où les perquisitions duraient encore; il trouve la clef dans le bonheur du jowr, éteint les lumières qui brûlaient dans plusieurs pièces, pousse les verrous des jiortes ou leur donne un tour de clef, et revient à la grille du Luxembourg. Nouveau saisissement : il n'y voit plus son frère. Celui-ci avait entendu quelque bruit, s'était caché sous les arbres et explorait la muraille pour s'y pratiquer au besoin un passage.
« Réunis enfin, ils franchissent la grille, et, comme ils la referment sur eux, retentit un coup de canon, probablement le signal du criminel attentat. Us sortent. Mon frère m'a dit qu'il ne put s'empêcher de pousser un
éclat de rire, en songeant aux mines allongées de ses ennemis lorsqu'ils connaîtraient son évasion.
a Cependant Hiller, étant arrivé avec sa troupe devant les portes fermées par Feulins, envoya prévenir Barras; des sapeurs, amenés par le général Chérin, nouveau commandant de la garde, choisi pour la circonstance, enfoncèrent les portes à coups de hache. Tout cela prit du temps; pas trop cependant, puisque Ton constata, par un procès-verbal, que le lit du directeur était encore chaud. Mais, lorsque Barras apprit que sa victime lui avait échappé, il entra dans un accès de rage, saisit une écritoire de porcelaine et la lança contre une glace du salon, victime innocente substituée à celle qui se dérobait à sa vengeance : cela justifie l'éclat de rire de Carnot.
« On assure que des sbires assassinèrent, dans le jardin, un malheureux qu'ils prirent pour le directeur proscrit, et dont on n'a pas connu le nom. Son corps fut déposé au pied d'un marronnier, dalis une fosse creusée avec les sabres qui l'avaient tué. Du moins, quelques jours après, une actrice célèbre (Raucourt), se promenant avec une camarade, lui dit : « C'.est là que « Carnot est enterré. »
« Les directeurs triomphants dirent bien haut à leur entourage que Carnot avait eu tort de fuir; qu'on avait voulu seulement s'assurer de sa personne pour éviter une lutte; mais qu'ils le recevraient avec empressement, comme n'ayant pas cessé d'être leur collègue, s'il reparaissait au Luxembourg. Carnot se garda de ce piège; il ne quitta point l'asile hospitalier qui le cachait; et bien lui en prit : le lendemain, il était condamné, par mesure politique, à la déportation, sans que le courageux Oudot pût dire une parole pour sa défense.
1C8 MhMOIRES SUR CARNOT.
« Pendant que Carnot se tenait à l'abri de ses ennemis, on lui offrit encore de faire tourner les chances en sa faveur. Mais, outre qu'il avait horreur des moyens proposés, comme cette ouverture venait du parti royaliste, qui, sans doute, espérait de vaincre la Révolution sous l'égide des patriotes, il reconnut que le mouvement réactionnaire, une fois lancé, pourrait difficilement être contenu, et il préféra son rôle de victime ù un triomphe dangereux pour la République. »
Nous emprunterons le complément de ce récit à Carnot lui-même : les pages suivantes furent écrites, pendant sa retraite, pour sa famille et particulièrement pour son père. Elles sont un monument précieux de la disposition de son ûme dans ces jours de péril et de tristesse :
« L'idée à laquelle nous nous arrêtâmes fut de ne point quitter Paris pour le moment. Nous réussîmes à gagner une maison où je demeurai depuis le 18 jusqu'au 24 inclusivement, toujours avec l'appréhension d'être découvert, couchant tout habillé, et songeant aux moyens d'échapper dans le cas d'une visite domiciliaire. Mon frère m'avait quitté le 19, pour ne pas compromettre mon asile par sa présence; il s'était retiré chez un ami, plus rapproché de nos familles.
« Le 22 au soir, je reçus une lettre pleine de sensibilité de la citoyenne 0... (Oudot), qui déjà m'avait rendu d'importants services. Elle m'offrait chez elle-même un refuge, que j'acceptai avec d'autant moins de scrupule, que son mari ne pouvait guère être en butle aux défiances1; tandis que j'étais bien aise de débarrasser d'un
« Membre du Conseil îles Cinq-Cents, il s'était déclaré pour le cou|» dtlat.
hôte dangereux les personnes qui m'avaient d'abord recueilli. Je me rendis, le surlendemain soir, dans mon nouvel asile; e 'était un dimanche, jour de fêle à Sainl- Cloud; il y avait grand monde dans les rues, circonstance favorable pour éviter les regards.
« Je fus accueilli chez la citoyenne 0... avec toutes les démonstrations de la plus tendre amitié. On me nicha dans une petite soupente, où je dormis très-bien, car c'était la première fois depuis huit jours que je pouvais me déshabiller sans trop d'imprudence. C'est de ce cabinet, où je vois a peine, que je vous écris ceci.
« Un mandat d'arrêt a été lancé contre mon frère, apparemment pour avoir favorisé mon évasion; à moins qu'on ne l'accuse, comme moi, de s'être montré trop fidèle défenseur de la République.
« Pendant les sept jours que j'ai passés dans mon premier asile, j'ai appris plusieurs choses qui m'intéressent : j'ai su d'abord qu'on me disait mort. Il m'est parvenu même deux pamphlets, l'un intitulé : Détails circomtanciés sur la mort de Carnot tué à cinq lieues de Paris; l'autre, contenant un monologue qu'on me suppose avoir tenu avant de me brûler la cervelle. Il paraît que le bruit de ma mort s'était accrédité, ce qui, naturellement, devait ralentir les recherches. Cependant je fus informé que le Directoire, convaincu que j'étais sorti de Paris, faisait fouiller les campagnes voisines ; on a opéré une descente, avec grand appareil, à Yincennes, chez une parente de ma femme, et j'ai présumé que cette perquisition avait été provoquée par le général Carteaux, qui travaille à Vincennes à des tableaux de batailles. C'est moi cependant qui l'ai fait remettre en activité de service.
« Les trois directeurs étaient à la fois humiliés de
mon évasion, et furieux, parce qu'ils me haïssent personnellement pour la résistance opiniâtre que je leur ai opposée. Ils en veulent moins à Barthélémy, qui n'est pas un caractère redoutable. D'ailleurs, moi morl ou déporté, il leur serait bien plus facile de me faire passer pour un conspirateur : on trompe aisément l'opinion sur le compte d'un homme qui ne peut pas se défendre. Enfin, ils étaient tourmentés du besoin d'achever le crime commence ; ces hommes ont été trop injustes envers moi pour me pardonner le mal qu'ils m'ont fait : tant que j'existerai, je serai pour eux un objet d'inquiétude et de remords. J'ajoute que, n'ayant point donné ma démission, ma succession n'est pas ouverte, et ceux qui me remplacent sentent qu'ils sont nommés inconstitutionnellement.
« Mes ennemis ne se sont pas contentés de la violence pour s'emparer de moi; ils ont employé l'astuce. On m'a raconté que, le 18 ou le 19, Larevellière, ayant Baudin à dîner, et celui-ci lui demandant ce qu'il avait à me reprocher : « Bien, » répondit le directeur, « nous « ne songions qu'a faire garder à vue nos collègues pour « avoir les coudées franches ; nous les verrions volon- « tiers revenir au Directoire. » J'ai peine à supposer tant de noirceur chez Larevellière, que je m'étais longtemps plu à croire honnête et bon. Cependant il a si fort trompé mon attente, que le fait est possible.
« Je veux que les directeurs aient cru assurer pour l'avenir la Constitution. Mais n'ont-ils pas commencé par lui porter un coup mortel en la violant eux-mêmes? N'ont-ils pas commis un attentat sans exemple contre la représentation nationale et contre le pouvoir exécutif, dans la personne de leurs collègues? N'ont-ils pas donné à leurs successeurs l'exemple funeste de la violence sub-
stituée à la loi, et d'une majorité chassant la minorité qui lui déplaît?
« Eu ce qui me concerne, toutefois, je leur sais gré d'avoir usé de ménagement et même d'égards envers mes deux belles-so?urs et leurs enfants, restés au Luxembourg après mon départ : il faut remercier les dieux de tout le mal qu'ils ne nous font pas. Une bonne action mérite louange, fût-elle unique dans le cours de la vie d'un homme. Itappelons-nous cette fable orientale d'un tyran, dont le pied était en paradis, quoique tout le reste de son corps fût en enfer, parce que ce pied avait écarte du chemin une pierre qui allait causer un accident.
« Dans ma retraite me sont parvenus les noms de plusieurs personnes qui ont pris un vif intérêt à mon sort. La citoyenne 0.., non contente de sa courageuse hospitalité, a mis à ma disposition cinquante louis, tant de sa propre bourse que de celle d'un excellent patriote et philosophe. Beaucoup d'autres m'ont fait des offres de service ; leurs noms restent gravés dans ma mémoire. L'un d'eux a proposé de se rendre à Saint-Omer pour tranquilliser sur mon compte ma femme et nos parents.
« Mais je dois surtout des obligations inexprimables à mon frère, qui court aujourd'hui le risque de perdre son état d'officier général et se trouve sous le coup d'un mandat d'arrêt. Il a bravé pour moi tous les dangers; infatigable dans sa surveillance et fécond en expédients, il m'a tiré des circonstances les plus critiques; il a tout prévu, il a pourvu à tout; sa conduite est un chef-d'œuvre de sagacité et de courage, comme un monument de sa vertu et de sa piété fraternelle.
« Une autre personne, qui a également bien mérité de moi, c'est le citoyen Collignon, commissaire ordon-
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nateur des guerres, mari d'une de mes belles-sœurs. Patriote, d'une probité rigoureuse, d'une prudence consommée, instruit en tout ce qui concerne le maniement des affaires, actif, avec une sorte de lenteur apparente, laborieux, exact et ponctuel ; excellent mari et excellent père. Notre famille, en général, est un modèle d'union et de bonne amitié. »
Le 18 fructidor est accompli. Tandis que Carnot repose pour quelques jours sous un toit hospitalier, jetons un coup d'œil rétrospectif sur cet événement . Nous avons raconté les faits, nous avons taché de peindre les hommes. Dégageons maintenant l'idée, en effaçant les noms; voici ce qui nous apparaît :
Deux opinions se trouvent en présence :
Suivant l'une, les ennemis du dehors et ceux du dedans ne sont pas assez abattus pour que la Révolution désarme; le temps des lois régulières n'est pas venu; la nécessité du salut public, dominant encore la situalion, peut commander un coup d'État, un renouvellement de la Terreur.
Suivant l'autre, le triomphe des principes de 89 en France, où ils règlent le droit public et privé, et même à l'étranger, puisque les monarchies se résignent à reconnaître la République française, permet déjà d'entamer une œuvre pacifique de réforme et de propagande. On ne saurait quitter trop tôt les voies révolutionnaires, non-seulement parce que les agitations sociales sont accompagnées d'inévitables calamités, mais parce qu'elles retardent le progrès, soit en suspendant