APPRÉCIATION 1III COUP D'ÉTAT
« Cela pourrait se faire dans une monarchie, mais nous sommes en république, il faut gouverner en républicains. » La personne qui nous a rapporlé ces paroles les accompagnait, avec une intention de critique bienveillante, de celle observation ingénieuse, que nous enregistrons pour compléter l'éclaircissement : « 11 y avait généralement dans l'esprit de Carnot une modération que, sous quelques rapports, on pourrait appeler irrésolution : il marchait d'un pas ferme au milieu des orages révolutionnaires; et pourtant on eût dit toujours qu'il avait besoin des lois poursc sentir autorisé. »
En résumé, Carnot pensait que tout acte illégal perpétré par un gouvernement est un suicide, et il ne voulait pas que la République se suicidât, il se vit entraîner dans la chute du parti vaincu, qu'il voulait vaincre aussi, mais avec d'autres armes.
Il fut vaincu : « Les hommes à principes sont dispensés de réussir ; le succès est au contraire pour les habiles une condition obligée. » Nous aimons à recueillir cette maxime dans les ouvrages d'un homme qui a trop souvent prêché la doctrine du succès
Que serait-il arrivé si Carnot était parvenu à convertir ses collègues à sa manière de voir? Question oiseuse, peut-être; mais nous savons ce qu'il en a coûté à la France pour avoir suivi une autre route. A considérer dans son ensemble la période directoriale, on peut dire que le gouvernement qui précéda le 18 fructidor fut le meilleur de ceux qu'ait eus la République française, et que celui qui succéda au 18 fructidor en fut le plus mauvais. La journée du 18 fructidor a été funeste aux royalistes, cela est incontestable ; mais rt'a-t-elle pas été plus funeste en*
• Thicw, Histoire du Comulat et de f Empire, t. 18, p. 99.
core aux républicains, en accréditant l'opinion que l'existence régulière de leur gouvernement est impossible? Elle a été funeste surtout à la morale publique, llans notre pays, où l'on ne respecte guère la loi quand elle peut servir de défense à l'ennemi, l'expédient dictatorial a trouve d'assez nombreux approbateurs ; mais les étrangers, spectateurs plus impartiaux que nous, ont été presque unanimes pour le condamner. Écoutez l'Allemand Wieland :
« Depuis le 18 fructidor, rien ne m'étonne plus de votre part. Bientôt aucune injustice, aucune impiété, aucune abomination ne me surprendra des dernières générations de ce siècle, qui marche à sa fin d'un pas si sombre et si effrayant. »
Je souffre de voir des démocrates faire l'apologie de ce coup d'Etat, sous prétexte qu'il était nécessaire pour sauver la Révolution. Ils excusent ainsi les gouvernements conspirateurs; ils jettentranathèmesurles saintes insurrections du peuple, défendant la loi contre de tels gouvernements. Ah ! disons bien plutôt avec Carnot :
« L'immortelle journée de fructidor est le type de toutes les journées de désastre et d'horreur qui auront lieu dans la suite : c'est par elle que se justifieront les brigands de tous les siècles, qui déchireront les entrailles de leur patrie; elle sera certainement immortelle dans les fastes du crime. »