PROSCRIPTION
Quelques pages écrites par Carnot dans sa retraite, et destinées à éclairer sa famille sur les événements de fructidor, en ce qu'ils avaient eu pour lui de personnel, ont terminé l'un de nos précédents chapitres. Ces pages sont suivies, dans le manuscrit, de cette note, en date du quatrième jour complémentaire (20 septembre) :
« On m'offre un moyen de me rendre hors de France, en accompagnant, comme domestique, un ami qui fera le voyage exprès. Je l'accepte, mon intention étant de me mettre à l'abri de toute atteinte.
« En conséquence, j'ai quitté mon asile pour venir coucher chez mon futur compagnon de voyage; nous partons demain matin à neuf heures, munis de tout ce qui est nécessaire.
« Le moment du départ a concentré toutes les émotions qu'une pareille circonstance peut faire naître. Je désire pouvoir les décrire plus tard, lorsque je jouirai d'un peu
de tranquillité et de liberté. Ma famille, qui partagera nies sentiments pour mes amis, suppléera en mon absence à tout ce que je dois leur témoigner de gratitude.
« Pendant la route périlleuse que je vais entreprendre, mes vœux seront pour ma patrie, pour ma femme, mon enfant, mon père, mes frères, tout ce que j'aime. »
Avant de raconter le voyage de Camot, nous voulons, à son exemple, payer un tribut de reconnaissance à quelques-uns des amis qui veillèrent à sa sûreté.
Charles-François Oudol, chez lequel mon père venait de trouver une généreuse hospitalité, était un Bourguignon, confrère d'études des deux Camot, qui avaient fait leur droit à Dijon, homme excellent et d'une austère probité. Député à la Convention, il y vota la sentence de Louis XVI, et, à cette occasion, il réfuta la doctrine de T irresponsabilité royale par l'apologue d'un capitaine de navire qui conduit ses passagers trop confiants dans une fausse route, elles livre aux attaques d'un corsaire. Envoyé dans le Calvados après le 51 mai, il y déploya une sagesse et une modération dont le souvenir s'est conservé. Bien des années après, un de ses fils voyageait dans ce pays : son nom, prononcé dans un lieu public, suflit pour lui attirer une ovation. Aux approches de fructidor, Oudot, membre du Conseil des Cinq-Cents, ne s'était pas trouvé d'accord avec Carnot sur les moyens de réprimer la contre-révolution : il ne croyait pas que les armes constitutionnelles fussent suffisantes, et se montra favorable au coup d'État; mais dès qu'il vit que ce coup d'État atteignait Carnot lui-môme, dont il connaissait l'inébranlable attachement à la République, sa conscience honnête se révolta; il voulut du moins prnfi-