PROSCRIPTION
ter de l'inviolabilité que lui assuraient ses opinions bien connues, pour sauver son compatriote et son ami. Oudot, bon jurisconsulte, devint plus tard membre de la Cour de cassation ; exilé en 1815 par les Bourbons, il vécut assez long-temps pour revenir, plus heureux que Carnot, terminer ses jours en paix sur le sol natal.
Un autre des hommes qui témoignèrent à mon père affection et dévouement se nommait Poulticr, homonyme du journaliste qui, à cette même époque, le poursuivait de ses traits envenimés. Poultier, le brave homme, était un ancien huissier priseur, d'opinion parfaitement opposée à celle de Carnot, royaliste pur, qui n'avait jamais donné aucun assentiment à l'ordre nouveau. Mais c'était la délicatesse et la loyauté même; il avait, en 1788, reçu un des prix de vertu fondés par Monthyon, et que décernait l'Académie française. Après le 18 fructidor, pendant que le proscrit du Directoire demeurait caché dans Paris, Poultier, pour endormir les recherches, répandit activement et adroitement le bruit de sa mort.
A l'époque où M. Arago préparait l'éloge de Carnot, j'eus l'occasion de demander à M. Oudot quelques détails particuliers sur les événements auxquels il avait été mêlé. Il m'adressa une longue lettre, dont la reproduction ne nous dirait que ce que nous savons déjà. J'en copierai seulement le dernier paragraphe :
« Au bout de quelques semaines, notre ami songea qu'il pouvait quitter sa retraite, la surveillance étant moins active et les esprits plus calmés. M. Carnot-Feulins se concerta avec un M. Godard, qui sechargea deprocurer au fugitif une chaise de poste et un compagnon de route. Notre ami passa la dernière nuit chez ce futur compagnon ; on lit pour lui une perruque épaisse qui le ren-
clait méconnaissable 1 ; un de nos compatriotes, M. Jacob, lui céda son passe-port, dont le signalement pouvait assez bien convenir. M. Godard arriva en voiture et nous emmena chez lui, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à la hauteur de la rue du Colisée, qui n'était pas encore bâtie. Ce M. Godard me parut un homme loyal, charmé de la bonne action qu'il allait faire. Sa maison avait un air d'opulence : grande cour, grand jardin, a meubler ment simple, mais du' meilleur goût. Il nous invita à . prendre place à une table de plus de vingt couverts, en nous disant qu'il n'y aurait que sa famille à dîner. Nous * n'avions pas le temps d'accepter, et lui-même n'aurait pas voulu retarder un départ nécessaire. La chaise de poste fut amenée, et j'y vis monter notre ami avec la confiance qu'il atteindrait sans accident sa destination. »
Sa destination était la Suisse. Xe compagnon de mon père, selon les renseignements que j'ai pu recueillir, fut un officier du génie, nommé Hottelard, qui s'était fuit donner une mission de ce côté.
A peine nos voyageurs avaient-ils franchi quelques dizaines de lieues qu'en approchant d'un relai, ils virent descendre d'une autre chaise de posté qui les croisait un militaire. C'était le général Rey, grand partisan du coup d'État, et dont Carnot ne pouvait manquer d'être connu. Holtelard saute sur la route, va au-devant de lui et engage la conversation. On se demande des nouvelles, celle-ci entre autres : « Carnot est-il arrêté? — Non, mais on ne parle plus de lui ; il est mort ou hors de France. » Pendant ce temps, le proscrit est demeuré
1 La perruque qu'il avait prise pur su déguiser, devint une nécessite : quand il voulut la quitter, de violentes douleurs 4e tète l'obligèrent de la reprendre. De là deux séries de portraits, où la tête chauve précède la tële chevelue; il avait perdu m's cheveux de bonne heure.