FUITE A GENÈVE
an fond do la voiture, feignant de dormir ; les chevaux sont attelés, les voyageurs se disent adieu, et repartent en sens opposés.
Le fugitif et son compagnon atteignirent Genève sans autre aventure.
En arrivant à Genève, Carnot se mit en pension chez de braves gens qui exerçaient la profession de blanchisseurs, et qui eurent pour lui toutes sortes d'attentions. Il croyait pouvoir circuler en sûreté dans la ville; mais le Directoire avait déjà mis des agents sur ses traces. Un jour, en rentrant, il s'aperçut qu'un homme l'avait suivi et se postaiten face de la maison. C'était un de ces agents qui, l'ayant reconnu malgré son déguisement, attendait, sans perdre de vue la porte, le passage de quelque affidé pour lui faire part de sa découverte. Au bout de peu d'instants, en effet, l'espion avisa un camarade, et lui donna mission d'aller prévenir le ministre résident du Directoire à Genève. Celui-ci se transporta au siège du Conseil d'État, et requit l'arrestation immédiate de Carnot, laissant entendre aux magistrats qu'un tel acte de- complaisance vaudrait à leur cité les bonnes grâces du gouvernement français.
Ceux-ci, tremblant devant leur redoutable voisin, acquiescèrent, ou plutôt obéirent à tout. L'un d'eux, cependant, sans connaître personnellement Carnot, ne put se résoudre à laisser accomplir un acte d'iniquité, qui était en même temps une honte pour son pays. Il se hâta de faire parvenir au proscrit un billet laconique : « Vous êtes dénoncé; partez sans perdre une minute. » A ce billet était joint un mot d'introduction pour M. de Bon-
m . MÉMOIRES SUH CARNOT.
stetten, bailli de Berne, en résidence à Nyon, sur je lac de Genève.
Carnol descendit aussitôt chez son hôtesse, se fit connaître et lui exposa l'urgence et la difficulté de la situation. « Nous vous sauverons, » s'écria l'excellente femme. Puis elle lui fit endosser une blouse, le coiffa d'un bonnet de coton, lui fit charger un panier de linge sur les épaules; enfin le costuma si bien en garçon blanchisseur, qu'il sortit de la maison et passa devant son guetteur, sans être reconnu de lui, au moment où les soldats chargés de l'arrêter s'avançaient |>our cerner la maison. Mon père m'a souvent raconté les épisodes de sa fuite : « Dès que je fus hors de leur portée, je me débarrassai du panier de linge qui ralentissait mes mouvements, et je courus vers le port. Plusieurs bateliers auxquels je m'adressai, pour prendre le large, refusèrent à cause du mauvais temps. « La mer est trop houleuse, » disaientils. L'un d'eux pourtant se décidn. Je sautai dans sa barque, et nous nous éloignâmes rapidement du rivage. La tempête devint forte, en effet ; mais je préférais ses dangers à ceux dont mes ennemis me menaçaient.
« Au milieu de ces vagues furieuses, mon batelier ramait en silence, sa petite voile baissée, car le vent ne permettait pas de la déployer. Je n'avais pas encore jeté les yeux sur lui. Quand je L envisageai, je fus frappé de sa ressemblante avec le général Pichegru. filait-ce luimême qui, proscrit comme moi et déguisé comme moi, cherchait à fuir nos persécuteurs communs? Ce qui semblait le confirmer, c'était sa résolution de naviguer par un temps pareil. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce visage impassible. J'avais très-rarement approché le général, bien que nous eussions entretenu de fréquentes relations pour cause de service. Pendant toute la traver-
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