VOYAGE EN SUISSE
sée, cette pensée me suivit, que Pichegru était devant moi ; car je ne savais pas alors ce qu'il était devenu. Je ne l'appris que plus tard par les papiers publics. L'illusion fut donc complète: j'ai éprouvé toutes les émotions de celte rencontre et de ce tète-à-tête véritablement romanesque.
« Nous débarquâmes à Coppet, sans avoir échangé deux paroles. L'orage s'était calmé, les étoiles brillaient au ciel. Ce beau lac à peine ridé par le vent, la vue lointaine et vague des grands paysages, la solitude, tant de tranquillité succédant à tant d'agitation , tout cela me pénétra jusqu'au fond de l'Ame ; jamais, je crois, je ne me suis senti plus d'élévation morale, (le spectacle avait pour moi tant d'attrait que, malgré un froid assez vif, je passai la nuit entière errant au bord du lac. Le matin seulement j'entrai dans une auberge pour prendre un peu de repos et de nourriture.
« Mais je ne fis pas une longue balte à Coppet, de crainte d'être reconnu par quelqu'un des Français qu'attirait le séjour de Necker. .le me rendis à Nyon, charmante petite ville qui me retint près d'un mois. J'y étais encore lorsque Bonaparte y passa pour se rendre de Milan au congrès de Rastadt.
« J'étais alors si persuadé qu'il était impossible que Bonaparte eût contribué à ma proscription que je fus sur le point de lui écrire pour lui demander un moment d'entrevue ; et si je ne le fis pas, c'est que je craignis de le mettre lui-même dans une position délicate. Je le laissai donc passer, et j'illuminai mes fenêtres, comme les autres, ine livrant à mes réflexions, nullement tristes, sur la bizarrerie des destinées humaines. Je m'applaudis cependant beaucoup, quelques jours après, du parti que j'avais adopté, ayant appris qu'en passant
à Genève, Bonaparte avait fait mettre en arrestation un banquier nommé Bontems, uniquement parce qu'on le soupçonnait de m'avoir amené de Paris à Genève, afin de me soustraire aux poursuites du Directoire, qui mettait des bataillons entiers et de l'artillerie en campagne pour me chercher dans les environs de Paris. Jamais je n'avais vu Bontems, et ce n'est point à lui que j'ai eu l'obligation de passer la frontière. Le malheureux n'en est pas moins resté plusieurs mois en prison.
« Beaucoup plus tard, comme je causais avec Bonaparte de cet incident , il me demanda pourquoi je n'étais pas venu le voir à Nyon. « Peut-être ne vous aurais-je pas mal embarrassé, » lui répliquai-je. — « C'est « vrai, » dit-il après réflexion. Je crois, en effet, qu'il aurait pris le parti de me faire arrêter, pour se maintenir en bonne intelligence avec le Directoire.
« Le pays de Vaud étant occupé par les Français, je jugeai prudent de m'en éloigner. Mais, pour voyager sans empêchement à travers la Suisse, Il me fallait un passe-port. Je me décidai à faire usage de ma lettre d'introduction auprès de M. de Bonstetten. Il me reçut fort bien et nous causâmes longtemps : « Nous ne sommes « pas payés pour aimer les Français en ce moment, » me dit-il, « mais vous faites exception, car nous n'ignorons « | as que vous vous êtes opposé à l'invasion de notre « pays, et nous vous en conservons une vive reconnais- « sance. Puisque vous craignez que le nom de Jacob ne « vous cache plus suffisamment, nous en choisirons un « autre. Je vous donnerai, si vous voulez, celui de Jac- « quier; il est porté par une famille d'honnêtes négoce ciants à Neufchûtel. C'est d'ailleurs le nom d'un ma- « thématicien français; il ne peut vous déplaire. Vous « n'avez pas besoin de passe-port jusqu'à Berne, et là
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« vous trouverez le vôtre chez ma femme, tel jour, « telle rue, tel numéro. J'aurai soin que tout soit en « règle. »
« Nous nous quittâmes, après une conversation qui était devenue tout à fait amicale, et qui rut le point de départ de très-bonnes relations entre nous.
« Je suivis les bords du lac jusqu'à Lausanne et Yevay, petite ville charmante, dont j'eus une véritable peine à m'arracher. J'y aurais volontiers élu domicile, bien que la conduite du Directoire eût rendu les Français si odieux en Suisse que nos compatriotes y étaient exposés à toutes sortes d'avanies. D'un autre coté, je n'aurais pas pu, sans danger, revendiquer, en dépouillant l'anonyme, les bénéfices de l'exception que M. de Bonstetten avait si gracieusement fait valoir en ma faveur. J'eus cependant la satisfaction d'entendre plusieurs fois prononcer mon nom avec éloge par des Suisses, qui se réjouissaient de lire dans les feuilles publiques que j'avais échappé à mes prescripteurs.
« Arrivé à Berne, je me présentai chez madame de Bonstetten, pour réclamer le passe-port que M. le bailli avait dû expédier de Nyon. « Mon mari, » me répondit cette dame, « m'a effectivement envoyé un passe-port au « nom de Jaequier; mais je connais cette famille; elle est « allemande et vous êtes Français. Il m'est impossible « de vous délivrer ce passe-port. »
« M. de Bonstetten n'avait pas mis sa femme dans le secret, et elle pensait qu'un aventurier avait pu tromper son mari. Je lui confiai une partie de la vérité: que j'étais un des proscrits du Directoire, que M. le bailli ne l'ignorait pas ; mais que sans doute, par excès de précaution, iln avaitpas osé l'écrire.
« Après beaucoup d'hésitations encore, madame de
Bonslellen finit par me donner le |>asse-|»orl Jacquier, avec lequel je me mis en route.
« La Suisse était sillonnée d'émigrés royalistes; j'en rencontrais dans toutes les auberges; et comme ils me prenaienl pour un d'entr'eux, ils causaient librement devant moi. On ne se figure pas les illusions de ce monde-là sur l'état de la France. L'événement de fructidor était naturellement le sujet habituel des conversations, et mon nom venait souvent sur le tapis. Je pus me convaincre alors que ces messieurs ne croyaient pas un mot de toutes les fables au moyen desquelles Barras et consorts étaient parvenus à tromper sur mon compte quelques républicains; car ils me maudissaient de bon cœur. Pourtant je n'ai pas entendu sortir de leur bouebe une seule parole dont j'eusse eu le droit de m'offenser si elle m'avait été dite en face.
« Nos rencontres furent quelquefois amusantes. Un soir j'arrivai, en même temps qu'un groupe nombreux d'émigrés, parmi lesquels se trouvaient deux dames, dans une petite hôtellerie où l'on ne put nous donner, après un soujier très-frugal, qu'une grande chambre et un cabinet. 11 fut convenu que le seul lit disponible serait placé dans le cabinet pour les dames, tandis que les hommes s'arrangeraient comme ils pourraient sur des paillasses étendues par terre. Quant à moi, seul intrus dans cette société, je m'emparai d'une chaise, et m 'étant casé dans l'embrasure d'une fenêtre, je m'enveloppai dans mon manteau pour passer la nuit.
« Ces messieurs se mirent à causer gaiement, selon l'usage «les Français lorsqu'ils ont quelque mésaventure à supporter en compagnie. Comme j'avais l'air de dormir, ils se demandèrent les uns aux autres ce que je pouvais être. L'un d'eux, que j'entendis nommer M. de