VOYAGE EN SUISSE
G..., chevalier de Malle, supposant que ma modeste redingote brune devait cacher un abbé fugitif, dit en levant l'épaule : C'est de la prêtr aille; faut bien souffrir ra. Mes gentilshommes babillèrent toute la nuit dans un style très-gaillard, en ayant bien soin d'échanger leurs titres de : Monsieur le comte, monsieur le marquis; j'aurais pu me croire alternativement au cabaret ou dans les salons de Versailles1.
« Quelques-uns cependant m'inspiraient un véritable intérêt; et, quoique ma bourse ne fût pas abondamment garnie, comme la leur l'était encore moins, je me faisais un plaisir de les défraye!'. Tel aujourd'hui serait bien surpris d'apprendre quel fut son Mécène dans les auberges de l'Argovie. Il y en a peut-être parmi les ultras qui m'exilent de France.
« Dans une de ces auberges, je fis connaissance avec une dame bavaroise, qui m'offrit une place dans sa voiture; clic eut la même attention pour un émigré appartenant à une grande famille de France. Nous voyageâmes une journée ensemble, quatre dans la voiture, la dame et moi au fond, notre compagnon et la femme de chambre sur le devant. La conversation fut très-gaie; ma voisine avait infiniment d'esprit et parlait fort bien français. Suivant ma mauvaise habitude, je m'amusai à lui écrire quelques couplets qui lui firent plaisir. Là-dessus notre gentilhomme, humble comme tous ceux qui voient la déchéance dans la pauvreté, se mit à faire des vers pour la servante, n'osant point les adresser à sa maî-
1 « La vieille noblesse émigrée ressemble à uno montre à répétition montée depuis un certain nombre de lustres : quel que soit le moment où on la consulte, elle n'indique et ne sonne que l'heuro où elle s'est arrêtée.
« Jbak-Paol. »
tresse; cl la servante était aussi embarrassée que nous du sot rôle que jouait M. le comte.
« J'ai plus tard rencontré ce môme émigré en Allemagne. Il mendiait toujours, ayant des lettres de recommandation pour tout le monde; mais il s'adressait de préférence aux hommes titrés, qui ne manquent point dans ce pays. Ils y manquaient encore moins alors : le Midi était partagé entre une multitude de petites souverainetés. M. ***, arrivant dans la capitale de je ne sais quel principicule, s'informa de la résidence seigneuriale; on lui indiqua le cabaret le plus apparent sur la grande route. Il entra dans une (jasl-slubc, où étaient assis des fumeurs vis-à-vis de leurs pots de bière, et prononça avec hésitation le nom de M. le baron X, prince du lieu. « — Qui est-ce qui me demande? dit, sans quitter sa pipe, un gros personnage en casquette, qui tenait le haut bout de la table. — - Je demande Sa Grâce « sérénissime le baron X... — Eh bien, c'est moi; que « me voulez-vous? »
« Lorsque nous quittâmes notre aimable voyageuse, elle médit : « M. Jacquier, vous n'êtes certainement pas « ce que vous voulez paraître. Je respecte votre secret; « vous avez sans doute de bonnes raisons pour ne pas le « dire; mais promettez-moi que, ces motifs cessant, un « jour vous me l'écrirez. » — C'est ce que je fis aussitôt que ma proscription eut cessé.
« Après avoir erré quelque temps dans le sud de l'Allemagne, toujours sous le nom de Jacquier, je me fixai à Augsbourg, puis dans un village des environs1. C'est
1 On ht dans le Courrier de la paix et de la guerre (Friedens und Krieps Courier) du 25 avril 1799 :
« L'ex-direcleur Carnot a passé l'hiver dernier tout entier dans le village de Liitïelhourg, éloigné d'ici de trois lieues. Il passait tout son temps