RÉPONSE AU DIRECTOIRE
leurs avaient pris du temps pour rassembler leurs preuves. Voici textuellement la liste des crimes imputés à Carnot et à Barthélémy :
« Deux membres du Directoire exécutif paralysent et déjouent tous les efforts du gouvernement. Carnot nie qu'il se commette des assassinats, et s'oppose constamment à la destitution de Willot, ennemi jadis implacable de Pichegru. Depuis que celui-ci est entré au Corps législatif, il le voit tous les jours dans le secret et l'intimité. Protecteur déclaré des rois, il s'écrie, lorsque des directeurs républicains faisaient des propositions honorables pour la France : « Vous voulez donc opprimer « l'empereur! » Il n'y avait pas jusqu'à l'existence du pape qui ne lui fût chère. Il prétendait changer en autant de royaumes toutes nos conquêtes, et la création surtout d'un royaume de Lombardie flattait singulièrement son imagination. Barthélémy témoignait par de graves inflexions de léle combien celte doctrine lui convenait. »
Les nombreux extraits que nous avons faits de la réponse de Carnot, dans nos chapitres précédents, réfutent chacun des griefs de ce pitoyable acle d'accusation. Nous transcrirons encore les dernières pages de cette réponse, parce qu'elles contiennent un résumé de la conduite du directeur et sa profession de foi.
« Mon but fut de faire aimer la République, en lui donnant pour base une liberté réelle et non consistante dahs des expressions dérisoires. J'ai voulu conserver à la représentation nationale du grand peuple le rang suprême que la nature des choses ordonne et que la Constitution lui désigne. J'ai désiré que les citoyens fussent dirigés dans leur conduite par des institutions converties en habitudes plus que par les menaces de la loi;
Knlin, j'ai pensé qu'il valait mieux laisser les préjugés se dissiper insensiblement par les lumières de la raison, (pic de les extirper avec violence. J'ai sûrement fait beaucoup de fautes dans une carrière pour laquelle je n'avais pas été destiné ; mais, en aucun temps, je ne me suis écarté de ces principes, qui m'ont servi de boussole dans les tourmentes révolutionnaires. Si j'ai profité de l'enthousiasme général pour pousser la guerre avec une vigueur auparavant inconnue, ç'a été pour faire cesser plutôt l'état de crise où cet enthousiasme même jetait la nation. J'avais formé le projet d'écrire l'histoire de cette guerre sacrée, qui a posé sur tant de trophées immortels les bases de la grande République; et de consigner dans ses annales les traits innombrables d'héroïsme des défenseurs de la patrie, pour servir à leur gloire et à l'instruction de leur postérité
« Je n'ai point usé du long exercice du pouvoir qui m'a été coniié pour amasser des richesses, pour élever mes parents aux emplois lucratifs : mes mains sont nettes et mon cœur est pur.
« Je ne cesserai de tourner mes regards vers ma patrie : personne n'a le droit de me dépouiller de la qualité de citoyen que m'a donnée la Constitution, que j'ai méritée par mon amour pour elle, par mon zèle à la servir. Je ne reconnais point des actes arbitraires ni l'œuvre de la tyrannie : je demande un jugement régulier et constitutionnel, et je ne crains ni la sévérité des juges, ni 1 exaltation des jurés; quels qu'ils soient, les uns et les autres, je suis sûr d'être aussi républicain qu'eux ; je ne réclame que liberté dans l'émission de leur acte déclaratoire. Mon seul crime, je le répète, on ne m'en trouvera point d'autres, est d'avoir voulu empêcher que le peuple français eût des tyrans. J'ai dû échouer dans ce
projet, parce que je n'ai voulu opposer que les moyens autorisés par la Constitution dont le dépôt m'était confié, à des monstres pour lesquels il n'y a'rien de sacré.
« 0 France ! ô ma patrie ! ô grand peuple, véritablement grand peuple! c'est sur ton sol que j'eus le bonheur de naître; je ne puis cesser de l'appartenir qu'en cessant d'exister. Tu renfermes tous les objets de mon affection : l'ouvrage que mes mains ont contribué à fonder; le vieillard probe qui me donna le jour; une famille sans tache; des amis qui connaissent le fond de mon cœur, qui savent si jamais il conçut d'autre pensée que celle du bonheur de mes compatriotes, s'il forma d'autre vœu que celui de ta gloire immortelle, de ta constante prospérité. 0 France! reçois ce vœu que je renouvelle chaque jour, que j'adresse en ce moment à tout ce que tu contiens d'âmes honnêtes et vertueuses, à tous ceux qui conservent en eux-mêmes l'élinccile sacrée de la liberté. El je finis par la prière des Spartiates : o dieux! faites que nous puissions supporter l'injustice! »
« J'ai su tout le regret qu'ont eu les triumvirs de n'avoir pu me faire tuer dans la nuit du 47 au 18 fructidor, ne fût-ce que pour éviter par ma mort la révélation de tant de crimes, » dit Carnot dans sa réponse à Bailleul.
Ce qui semble confirmer l'intention des Directeurs, c'est que le signal du coup d'Etat ne fut donné qu'après 1 invasion du petit Luxembourg, et qu'on avait ameuté contre Carnot les ressentiments des militaires, atteints par la grande mesure de réforme dont il se trouvait, par ses attributions, l'éditeur responsable à leurs yeux. Il est ceru. 13
tain qu'aucune précaution ne fut épargnée pour s'emparer du fugitif : on le chercha dans toutes les maisons de Paris où l'on supposait qu'il avait pu trouver un asile, hormis dans celle de M. Oudot, qui fréquentait le nouveau Directoire etquis'était complaisamment laissé nommer l 'un des membres de la Commission de l'ostracisme.
Tous les papiers de Carnot au Luxembourg furent saisis, et l'employé du Directoire chargé d'en faire l'inventaire encourut une disgrâce pour avoir eu la maladresse de n'y trouver aucune preuve à l'appui des accusations de royalisme portées contre l'ex-Directeur. Malgré les soins de cet honnête homme, il y eut au petit Luxembourg un pillage dans lequel furent dispersés beaucoup de matériaux relatifs à l'histoire des guerres de la Révolution1.
Le bruit se répandit généralement que Carnot avait péri dans la nuit du 17 au 18 fructidor. On placarda que ce scélérat avait reçu le châtiment de ses crimes; qu'il avait été tué et coupé en morceaux; et quelqu'un eut l'indignité d'envoyer cette feuille à ses parents, sous le couvert d une autorité constituée de Paris. Voici ce que je recueille dans les Mémoires manuscrits du frère aîné, alors Commissaire du pouvoir exécutif près les tribunaux civils et criminels du département de la Côte-d'Or :
« J'étais à déjeuner avec quelques amis, lorsque tout à coup ma salle à manger se remplit de plus de cinquante personnes, instruites vaguement des événements par le courrier qui venait d'arriver. On me remet une lettre; j'ouvre l'enveloppe; elle contenait un imprimé
1 Le pillage s'étendit sur autre chose que sur des papiers ; car j'ai eu plus tard occasion de racheter plusieurs petit* objets a l'usage personnel de mon père, qui étaient allés prendre place dans des collections d'amateurs»
portant ce titre : Assassinat du traître Carnot. Mes yeux se troublèrent. Pourtant j'aperçus un petit fragment de papier glissé là dedans par quelque main amie, et lus cette seule ligne sans signature : tranquillise-toi, tes frères se portent bieh. Mon émotion avait été si violente que je fus pris sur-le-champ d'un tremblement nerveux qui dura fort longtemps.
« Ce n'est pas le seul avis charitable qui nous parvint : un officier de gendarmerie nommé Boudon écrivit par une ordonnance à notre père à Nolay : « Vous enten- « drez dire que votre fils le Directeur a été tué; cela « n'est pas vrai. » Boudon fut envoyé aux arrêts pour emploi de ses hommes à autre chose qu'au service régulier.
« J'allai moi-même à Nolay pour rassurer notre bon père; Feulins, sur lequel les Directeurs s'étaient vengés en le mettant hors de service, vint bientôt nous rejoindre avec sa femme et ses deux filles. Nous allâmes audevant d'eux jusqu'à la Rochepot, et notre père eut encore la force de faire à pied tout le chemin. Cependant il était profondément frappé : on avait beau lui répéter que son fils était en sûreté ; il feignait d'y croire quelquefois ; mais quand il était seul, de grosses larmes coulaient le long de ses joues amaigries. Contrainte trop forte pour lui ! L avant-veille de sa mort, cependant, il passa encore la journée dans son cabinet de travail, et il ne garda le lit que deux jours. Après avoir mené la vie d'un sage, il la finit avec le calme d'un enfant qui s'endort. »
Je continue : ce qui fait connaître les hommes n'est jamais futile.
« Je ne suis pas superstitieux, mon père ne l'était pas* non plus. Pourtant un fait arrivé deux jours avant sa mort nous impressionna tous très- vivement. Il y avait
dans un tout petit jardin, au midi de la maison paternelle, un magnifique abricotier, faisant éventail sur le mur, proche de la volière. Nous aimions cet arbre, qui nous prodiguait ses fruits chaque année, tellement qu'absents nous demandions de ses nouvelles comme d'un membre de la famille. Un jour, toute la maisonnée, mon père excepté, avait profité du beau temps pour aller faire visite chez les Lagrange, de Saint-Sernin. Mon père était debout, au seuil de la porte qui ouvre de la salle à manger sur ce jardinet, lorsque, par le temps le plus calme, sans un souffle de vent, l'abricotier se détacha des crampons qui le retenaient au mur, tomba avec fracas et couvrit de son branchage tout le petit terrain. L'arbre s'était cassé au pied. Lorsque nous rentrâmes, ce fut la première chose que mon père nous raconta ; nous lccoutâmes avec un silence de tristesse et sans pouvoir nous défendre d'un pressentiment de malheur. Il se coucha ce soir là pour ne plus se relever.
« Peu après la mort de notre père, Fculins alla s'établira Chàlon-sur-Saônc, près de notre frère, où il écrivit Y Histoire du Directoire constitutionnel. Mais l'impression de ce bon livre traîna en longueur; et nous eûmes le temps de recevoir d'Allemagne un exemplaire de la Réponse à Baillent, à l'occasion de laquelle je publiai moi-même quelques pages de Réflexions. »
La frénésie des vainqueurs était si grande qu'on fit au Corps législatif la proposition de punir tout citoyen qui se refuserait de croire à la vérité de l'accusation intentée contre les victimes de fructidor. Henri Lcmaire, l'un des historiens du coup d'État, rapportant ce fait, ne peut s'empêcher de douter si c'est une naïveté ou une ironie. Nous ne le rapportons à notre tour que pour amener cette réflexion : les gouvernements qui dépassent les
limites de la légalité trouvent sur-le-champ à leur service des zèles qui dépassent celles du bon sens.
Voici ce qu'on osa dire en plein parlement : « Il faut déterminer un lieu où seront transportés tous ceux dont les préjugés, les prétentions, dont l'existence, en un mot, est incompatible avec celle du gouvernement républicain. » — Puis, après une courte discussion, non pas sur les principes de justice, ni môme sur la nécessité du fait, mais sur trois ou quatre exceptions individuelles, le Corps législatif prononça en masse la déportation à Cayenne, c'est-à-dire la mort pour la plupart des personnes désignées !. — Enfin, on mit le séquestre sur leurs biens, en stipulant que « mainlevée ne leur serait accordée que sur la preuve authentique de leur arrivée au lieu fixé pour leur déportation. » C'était un moyen de s'assurer d'eux en les prenant par la famine ainsi que leurs familles.
En ce qui concernait particulièrement Carnot, on poussa les petitesses de la persécution jusqu'à retenir son traitement arriéré et jusqu'à suspendre l'administration municipale de la bourgade de Nolay, où il comptait des amis.
Restait encore un asile où l'on pouvait le poursuivre. II ne fut pas oublié : le ministre de l'intérieur écrivit à l'Institut pour lui rappeler que les lois des 19 et 22 fructidor déclaraient vacantes toutes les places occupées par les victimes du coup d'État, et pour l'inviter à donner un successeur à Carnot. Delisle de Sales qui, sous l'ancien régime, avait été condamné au bannissement perpétuel pour crime de philosophie, demanda la parole alin de
* • La déportation sera désormais le seul moyen de salut public, • disait le rapporteur Boula y (de la Meurtlie). C'était l'idée de Saiut-Just, et surtout l idée favorite de Sieyès.
19S MÉMOIRES SCB CARSOT.
protester contre cette invasion de la politique dans le sanctuaire des sciences; on la lui refusa, on vota, et Bonaparte fut élu. Bonaparte, au premier mouvement, refusa de remplacer celui qui avait été naguère son protecteur et son ami ; mais un illustre savant insista beaucoup auprès de lui et finit par le décider. M. Arago tenait ce fait de madame de Laplace.
Continuons à placer dans la bouche même de Carnot le récit des événements les plus personnels de sa proscription.
« Ma position était très-pénible : outre le poids de l'isolement, l'espionnage, et quelquefois des dangers, les ressources les plus indispensables me manquaient souvent. Ma famille en France était menace d'une ruine complète, ses biens devant rester sous le séquestre jusqu'à ce qu'elle pût fournir la preuve de mon arrivée à Cayenne. J'eus la pensée de conserver le pain de ma femme et de mon enfant en me livrant à mes ennemis. Mon beau-père en fut instruit ; il proposa à sa fille un moyen de salut, employé par quelques émigrés, et auquel nous savions que le ménage Lanjuinais avait eu recours pendant la proscription des Girondins : un divorce simulé; ou plutôt une dissolution de mariage, fondée sur la condamnation de l'un des époux à une peine afflictive. Ma femme repoussa d'abord bien loin cette pensée ; elle voulait me rejoindre à l'étranger et partager ma misère. Enfin, persuadée par son père et inspirée par le dévouement maternel, elle céda : notre séparation fut légalement prononcée; le peu que j'avais personnellement demeura séquestré; et, rentrée dans la possession de sa dot, il fut possible à ma femme de me faire passer en secret des secours.
« Celte résolution, qui lex}>osait à des faux jugements,