DUPLICITÉ DE BONAPARTE
Un autiv employé su)>érieur du ministère, le général Lomet, placé à la tête du cabinet, a bien voulu annoter la correspondance de Carnot, et j'aurai lieu de feuilleter plus d une fois ses commentaires. On jugera de leur intérêt par cette première citation, que j'abrège :
« Bonaparte, à son retour d'Égyple, témoigna de l'empressement à Carnot et à Moreau ; mais il y avait beaucoup de sécheresse au fond de ses cajoleries. Ce n'étaient pas les hommes que ménageait le Consul, c'était leur renommée, qu'il n'osait pas fronder ouvertement. Il les craignait l'un et l'autre, et je leur reproche à l'un et à l'autre de n'avoir pas continué à se faire craindre. Jl leur eût été facile de tenir Bonaparte dans une sorte de circonspection salutaire ; du moins l'auraient-ils empêché de les persécuter eux-mêmes. Le manège de Bonaparte commença dès les premiers jours de l'entrée de Carnot en fonctions. Il lui adressa un brouillon que j'aidai à déchiffrer. C'était un sommaire d instruction pour Masséna, que le ministre trouva fort incomplet, et d'où il tira pourtant une bonne lettre (en date du 18 germinal). Nous sûmes que le premier Consul, de son cabinet dit topographique, où Clarke s'était installé dans un petit entre-sol des Tuileries, avait fait écrire directement à M assena une autre lettre plus détaillée et confidentielle. Une copie de cette épitrenous arriva par erreur au bureau des opérations militaires; mais dès le lendemain on vint la rechercher avec inquiétude, d'après un ordre signé Duroc. Carnot négligea de la voir : il eut tort. On n'insista pas pour la
tanl venu à Paris en 1835, et visitant le cimetière du Père-Lacliaise, il s'arrêta devant la tombe qui porte le nom d'Auguste Collignon et y lut avec émotion cette épitaphe : « 11 vécut en bomine de bien et puisa la vertu dans les Essais de Montaigue. »
lui montrer : on eut tort aussi. Peut-être Carnot aurait-il pris immédiatement le parti de se retirer. Sous bien des rapports c'eût été dommage. Mais il résultait de celle double action une incohérence détestable. Carnot se plaignit plusieurs fois de ces cachotcrics et n'obtint que des réponses évasives. C'est l'origine de la rupture qui finit par éclater entre le premier Consul et le ministre. »
Le prédécesseur de Carnot, Berthicr, admirable chef d' état-major, « plume toute taillée qui va devinant ma pensée, » disait Bonaparte, mais qui manquait de la fermeté et de la vue d'ensemble nécessaires à de plus hautes fonctions, avait laissé beaucoup à faire dans son administration. Il dut s'en apercevoir lui-môme quand il arriva à l'armée de réserve. Voici ce que nous lisons dans une lettre écrite de cette armée (le 15 prairial) : « Les conscrits étaient sans armes, les vieux soldats sans babils, les magasins sans approvisionnements; l'armée était en quelque sorte à créer. L'ennemi, qui n'ignorait aucun de ces détails, publiait partout qu'elle ne pourrait pas entrer en campagne avant le mois d'août. Cette fois encore ses calculs ont été trompés : en moins de vingt jours, une armée de cinquante mille hommes put être dirigée sur (ienève, où le premier Consul passa plusieurs corps en revue dès le 19 floréal. »
L'armée de réserve était destinée à la campagne d'Italie que méditait Bonaparte, tout en feignant de négocier avec l'Autriche. Il feignit aussi d'abord de ne pas vouloir la commander en personne; mais il eût fallu bien peu le connaître pour croire qu'il eût cédé a un autre général, même à Berthier s'il l'en avait jugé capable, l'occasion d'acquérir influence et renom. 11 partit donc le 16 floréal (6 mai) pour aller se mettre à la tête