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MISSION AUPRÈS DE MOREAU

de cette armée; en même temps Carnot se rendait auprès de celle que commandait Moreau en Allemagne.

Le prétexte de ce déplacement du ministre de la guerre était une tournée générale d'inspection. Le but était une négociation délicate.

Pour la réussite des plans de la campagne, Bonaparte, voulant porter un grand coup, et ne se trouvant pas des forces suffisantes, désirait qu'un détachement de l'armée du Rhin vînt lui prêter ce qui lui manquait. Mais comment décider amiablement Moreau à ce sacrifice en faveur d'un rival de gloire militaire? Hasarder une demande, qui peut être eût trouvé mauvais accueil, c'était provoquer une brouille : d'autant plus qu'il y avait déjà du froid. Bonaparte, embarrassé, pria Carnot d'employer ses anciennes liaisons avec Moreau pour mener l'affaire à bien. Impossible de confier cette mission à aucun autre : lui seul pouvait réussir.

Le ministre partit avec quelques personnes de confiance, et arriva à l'armée au moment où se livrait la bataille de Biberach. Le canon grondait. En débouchant sur un plateau, d'où l'on pouvait dominer l'action, Carnot vit d'un coup d'œil que nous avions cause gagnée. Ses compagnons de voyage, jeunes militaires, voulaient presser le pas pour prendre part à la journée. Carnot, au contraire, le fit ralentir et leur dit : « La victoire est évidemment à Moreau ; notre présence ne serait d'aucune utilité. Mais les ennemis du général en chef s'empareraient peut-être d'une circonstance insignifiante pour diminuer la gloire qui doit lui revenir, en attribuant une part quelconque du succès à des conseils étrangers. Je ne veux pas que l'on puisse dire que le ministre de la guerre s'est trouvé une minute seulement auprès du

général pendant le combat. Allons doucement : nous arriverons pour le féliciter. »

On marcha lentement, en effet; on longea le champ de bataille, Carnot discourant avec ses compagnons et leur faisant observer les habiles dispositions du général en chef ; il ne se rendit près de lui que quand l'affaire fut complètement terminée.

J'écris ce fait, et presque tout ce qui est relatif au voyage, sous la dictée de M. Allenl, l'un des officiers qui accompagnaient mon père.

Moreau avait pressenti le but de la mission de Carnot : il le reçut d'abord cérémonieusement, le nommant avec affectation citoyen ministre. Carnot eut avec lui une conférence particulière, fit appel à son patriotisme et en obtint tout ce que Bonaparte demandait. Moreau, en sortant, donnait le bras à Carnot, lui disait : « Mon ami, mon cher ministre. » Quinze jours après il lui écrivait : « La saignée que vous nous avez faite nous a bien gênés pour la suite des opérations; mais si nous pouvons contribuer au succès de l'armée d'Italie, notre tache sera bien remplie. »

Pendant le court séjour que fît mon père à l'armée du Hhin, il eut avec le général en chef un entretien dont j'ai su ce détail : « Un militaire n'est jamais sûr de vivre le lendemain, «dit Carnot; « quels sont, parmi vos divisionnaires, ceux que vous jugez capables de vous remplacer dans le commandement? » Moreau, sans hésiter, désigna en première ligne Lecourbc, puis Gouvion Saint-Cyr, Vandamme, Richepanse et Sainte-Suzanne. Il est à remarquer que dans ces noms figurent ceux d'un officier avec lequel le général en chef se trouvait en désaccord depuis longtemps, et d'un autre qu'il dut exclure de son armée quinze jours plus tard.

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