CONVERSATION AVEC BONAPARTE
Au retour, le minisire alla joindre le premier Consul à Lausanne, où ils s'étaient donné rendez-vous. Bonaparte accueillit le récit de sa mission avec de grands témoignages de joie et de reconnaissance. Ils eurent là une conversation sérieuse, qui se termina par ces paroles de Carnot : « Vous avez à choisir dans l'histoire la place d'un Cromwell ou celle d'un Washington. Si vous choisissez mal, vous tomberez de haut, et un jour peut-être on vous contestera jusqu'à votre gloire militaire. »
Carnot quitta Lausanne après avoir vu défiler les troupes dans la direction du Saint-Bernard. 11 s'arrêta à Dijon, qui lui fit une réception enthousiaste. Il visita Nolay, le berceau de sa famille et le sien, Vauchigiion, la Tournée, le Bout-du-Mondc ; il voulut tout revoir, repasser tous les souvenirs de sa jeunesse; ce fut la dernière fois. Puis il reprit la route de Paris, emmenant avec lui deux neveux qui allaient terminer leurs études sous sa surveillance paternelle.
Le ministre rédigea ce compte pécuniaire de son voyage :
« Le 15 floréal an VIII, les Consuls me donnèrent l'ordre de partir dans le jour pour l'armée du Hhin, mirent à ma disposition, pour cet objet, une somme de vingt-quatre mille francs, et le premier Consul manifesta l'intention que je donnasse à cette mission un certain éclat.
« Je partis en conséquence dans la nuit du 15 au 16, accompagné d'un officier supérieur de lf état-major (le citoyen Dupont)1, un capitaine du génie (le citoyen Allent), un commissaire des guerres (le citoyen Dauzeret),
1 Carnot était loin de deviner qu'une fille de ce jeune officier qu'il ainuit entrerait un jour dans sa famille et deviendrait la mère de ses petitsenfanU.
un élève commissaire (le citoyen Cardon), deux aides de camp (les citoyens Monistrol et Hubinet), deux courriers et un domestique ; en tout dix personnes.
« La durée du voyage a été de quatorze jours, et la route d'environ quatre cent cinquante lieues. La dépense aurait pu être rigoureusement bornée aux frais de poste et d'auberge ; mais j'ai cru qu'une certaine représentation dans les Jieux principaux, tels que Genève et Dijon, entrait dans le but des ordres qui m'étaient donnés ; j'ai cru également que, pour imprimer à cette mission le caractère de générosité qui vous anime, je devais décerner à chacun de mes compagnons de voyage une légère gratiGcation, tant comme indemnité que comme une marque de satisfaction pour le zèle extrême avec lequel ils ont coopéré à la remplir. Le tout, y compris la retenue de quatre cent quatre-vingts francs pour les invalides, monte à treize mille huit cents francs : ainsi, sur les vingt-quatre mille francs mis à ma disposition, il reste dix mille deux cents francs, que je fais remettre au Trésor public.
« J'étais porteur pour l'armée du Rhin de trois cent mille francs en traites et cent cinquante mille francs en numéraire, qui ont été déposés dans la caisse du payeur général, à Bâle, suivant procès-verbal dressé par le commissaire des guerres Dauzeret.
« Le ministre de la guerre,
« Carnot. »
De pareilles remises de fonds étaient inusitées : la Trésorerie fut embarrassée pour inscrire sa recette inattendue; il n'y avait pas de chapitre ouvert à cet effet1.
1 J'ai sous les yeux le compte détaille des dépenses du voyage. Ou y