MARENGO
L'armée de réserve formée à Dijon et les quinze mille hommes détachés de celle du Rhin, sous les ordres de Moncey, formèrent ces avalanches de soldats qui tombèrent du haut des Alpes, les uns du Saint-Bernard, les autres du Saint-Gothard, sur les Autrichiens étonnés. La terrible mêlée de Montebello fut le prélude de la victoire éclatante de Marengo. On sait combien celle-ci fut disputée : les deux armées, dit un historien militaire (Mathieu Dumas) se trouvaient dans un champ clos où l'une des deux masses devait ôlre anéantie. On crut d'abord que ce seraient les Français, et un courrier de commerce, expédié à ce moment pour Paris, y apporta la nouvelle que la bataille était perdue. Les Autrichiens, de leur côté, croyaient l'avoir gagnée, et le futur maréchal Radetzki, alors lieutenant-colonel, fut envoyé vers quatre heures du soir à Alexandrie, avec des dépêches triomphantes. Paris passa quelques heures dans l'anxiété; puis la vérité arriva : c'étaient les Autrichiens qui étaient complètement défaits, et de ce coup chassés du Piémont et de la Lombardie *.
trouve consignés jusqu'au prix de chaque reps, celui des réparations do voitures, les gratifications aux garçons d'auberge et les pourboires des postillons. Carnot, qui dans son intérieur était aussi généreux que ses modestes revenus le comportaient, montrait autant d'économie que d'exactitude dès qu'il s'agissait des fonds publics.
* « La bataille de Marengo fut perdue deux ou trois fois dans la même journée. Bonaparte désespéré, se reposant sous un cerisier avec l'etiet et Mathieu Dumas, je crois, ne disait pas un mot ; il avait des mouvements convulsifs. Puis, tout à coup, se mettant à casser des branches avec une cravache : Allons, c'est fini (un soupir): à la guerre on en perd, on en gagne. C'est de M. Petiet que je tiens cette anecdote. » (Notes du général Lomet).
Il parait qu'au départ du premier Consul pour l'armée, et dans la prévision d'un événement possible qui anéantirait sa personne ou son prestige militaire, les hommes les plus considérables du parti patriote s'étaient réunis en conciliabule, et que là, après avoir décidé le maintien provisoire de la constitution consulaire, on avait délibéré sur les noms qui pourraient remplacer au besoin celui de Bonaparte. La Fayette, Moreau, Brune et Carnot furent successivement proposés, et ce dernier jugé seul en état de rallier les partis. Sur les premières nouvelles de Marcngo, l'assemblée se crut un moment appelée à entrer en action ; mais l'arrivée du second courrier vint la rendre inutile et la dissoudre. Ces faits n'ont été révélés que beaucoup plus tard, et ce qui est assez curieux, c'est que Carnot n'en a jamais rien su. Mais Joseph et Lucien Bonaparte, mieux informés sans doute, et qui avaient pu éprouver un moment d'inquiétude pour leur frère, communiquèrent à celui-ci leurs impressions ombrageuses : les rapports du premier Consul avec son ministre, tout en demeurant très-corrects, et même par habitude assez familiers, devinrent un peu tendus.
Bonaparte avait dit à son frère Joseph : « Une victoire me laissera maître d'exécuter tout ce que je voudrai. »
De ce jour, en effet, ses allures sont plus hardies ; il marche à son but plus directement; il se met en scène autant que possible ; sur les sabres d'honneur décernés à l'occasion de Marengo il fait inscrire : Bataille commandée en personne par le premier Consul. Pourtant son langage militaire conserve encore un accent civique : « Le peuple français sera content de son armée, » écrit-il au Bulletin de la victoire.