‹ Mémoires sur CarnotChapitre 85 sur 235 · MADAME BONAPARTE. J · texte numérisé non relu

MADAME BONAPARTE. J

qu'elle se laissait arracher à profusion et sans examen. J'ai sous les yeux une note de mon père à ce sujet :

« Parfois, dit-il, les protégés de madame Bonaparte faisaient concurrence à ceux du premier Consul. Je résolus de mettre un terme à ces petites tracasseries : je mis dans un portefeuille les lettres de recommandation du mari, et celles delà femme dans un autre, a Citoyen « premier Consul, dis-jc à Bonaparte en lui présentant « son dossier, que désirez-vous que je fasse de tout cela? « — Conservez ces lettres comme documents, me ré- « pliqua-t-il, et dites aux gens qui voudraient s'en faire « des titres auprès de vous que je vous ai prié de ne « donner aucune place aux intrigants. » Je me rendis ensuite chez madame Bonaparte avec la seconde liasse de papiers : « Mon cher monsieur Carnot, me « dit-elle, n'ayez aucun égard à mes recommandations « et à mes apostilles ; on me les enlève à force d'impor- « tunités, et je les donne à tout le monde sans consé- « quence. » Comme on peut le croire, ces explications mirent le ministre fort à son aise. »

Autre note de Carnot : « Je projwsais un jour au premier Consul, pour remplir un emploi vacant dans l'administration militaire, trois sujets différents, et dans l'énumération de leurs titres je fis valoir en faveur de I un d'eux sa réputation de probité. Bonaparte me répondit ces paroles remarquables : « C'est une belle chose « que la probité ; mais ne bâtissons pas sur ce fonde- « ment. Si nous avions seulement soixante hommes sur « la probité desquels on pût compter, la République se- « rait sauvée. »

Le mépris des hommes était en effet un des traits caractéristiques de Napoléon. Il les méprisait en masse comme en détail. « 11 méprisait la nation dont il voulait

les suffrages, » dit madame deSlaël. Aussi ne pouvaitil supporter aucune contrariété de l'opinion publique. Un jour que Paris avait manifesté quelques symptômes d'opposition, il s'emporta jusqu'à appeler sa population « un ramas de badauds qui n'est ni la nation ni l'armée; » et un autre jour que l'opposition était venue des hommes de l'ancien régime : « Les prêtres et les nobles jouent gros jeu ; si je leur lâchais le peuple, ils seraient tous dévorés en un clin d'œil. » — Ces propos méritent d'être rapprochés de ceux qu'il avait tenus, dans des circonstances singulières, à Bourienne, son ancien camarade d'études, et à Junot, son compagnon d'armes favori : au premier, lorsque, lieutenant d'artillerie et simple spectateur de l'insurrection du 20 juin, il s'écriait : « On devrait mitrailler les premiers cinq cents pour mettre à la raison le reste de celle canaille; » au second, trois ans plus tard, lorsque, général de la Convention, il mitraillait les insurgés de vendémiaire : « Si ces gaillards-là m'avaient mis à leur tête, comme je ferais sauter les représentants î »

Donc, chez lui, absence complète de convictions et de doctrines : tout pour le succès î C'est bien l'homme qui devait à Sainte-Hélène résumer ainsi sa vie politique : « Je me suis toujours laissé gouverner par les circonstances. » Nous le voyons tour à tour professer le jacobinisme et fusiller les royalistes ; puis créer des rois et des seigneurs féodaux ; flalter les nationalités, les opprimer et les détruire : celle carrière est un tissu de contradictions, au milieu desquelles on ne saisit qu'un point fixe, le moi.

Près de cet égoïsme absorbant, qui marchait à son but indifféremment par la ruse ou parla violence, Carnot se sentait chaque jour plus mal à l'aise. Le général

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