‹ Mémoires sur CarnotChapitre 86 sur 235 · MÉCONTENTEMENT · texte numérisé non relu

MÉCONTENTEMENT

Lomet, dans ses commentaires, revient souvent sur ce sujet : « Une fois, dit-il, que la scène avait été vive, M. Carnot dit en rentrant : « Cet homme ne marche pas « droit; il lui faut des ministres pour la forme, des mi- « nistrcs à lui, et non des ministres français. Je ne serai « pas longtemps ici. » Et comme quelques amis osèrent lui dire : « Envoyez tout cela au diable ! — Àh î s'é- « cria-t-il, si une pareille rupture n'était pas en ce mo- « ment préjudiciable au succès des armées, si elle ne « menaçait pas de rompre l'unité du service...» Puis d'autres fois : « Pourquoi faut-il que ce diable d'homme « n'ait qu'une ambition déraisonnable, d'idées suivies « que pour ce qui le concerne personnellement ! » Et encore (dans un moment d'humeur) : « Le malheureux ! « il va tout gâter. Quel dommage ! il avait table rase. « Ah î qu'il aurait pu faire de bien î Son crescendo in- « considéré méfait trembler pour lui, et pour la France « bien davantage. »

Beffroy de Bcigny, qui continuait à fréquenter la , maison du ministre, comme il avait fréquenté celle du Directeur, fait également ses remarques : « Carnot, ditil, rappelé par Bonaparte, ne me parut plus le même : je le trouvai froid, sévère, sombre, défiant. »

Carnot attendait la signature de la paix, qui se traitait à Lunéville, pour quitter l'administration sans scrupule et sans bruit. Lorsque les grosses difficultés du pouvoir sont écartées, et qu'il n'offre plus que des jouissances à recueillir, les hommes dévoués se sentent moins nécessaires et songent à se retirer. Mais c'est alors que les médiocrités ambitieuses s'éveillent et se mettent en campagne. Comme on savait combien Carnot tenait peu au pouvoir, il y avait grand empressement autour de sa succession. Lacuée, qui avait pris goût au mi-

nislèrc, en faisant l'intérim pendant le voyage de Carnot à l'armée du Rhin, et qui connaissait mieux que personne ses dispositions morales, certain qu'au premier mécontentement sérieux il y aurait un portefeuille à ramasser, se mit en tête de hâter l'issue qu'il prévoyait, en augmentant les déplaisirs de son ancien ami. Président de la section de la guerre au conseil d'Etat, il fit plus ou moins adroitement surgir des conflits. Les Consuls ne soutinrent pas le ministre comme il avait droit de s'y attendre, et le il fructidor il leur adressa cette lettre :

« Citoyens Consuls, les fréquentes indispositions que j'éprouve ne me permettent plus de me livrer au travail et me forcent de vous donner ma démission; je vous prie donc, avec les plus vives instances, de me nommer un successeur. Veuillez, citoyens Consuls, demeurer convaincus de toute ma reconnaissance pour les actes multipliés de bienveillance dont vous m'avez honoré avant et depuis mon entrée au ministère de la guerre. »

La réponse de Bonaparte fut apportée par le Consul Lebrun en personne :

« Les Consuls désirent, citoyen ministre, que vous continuiez les fonctions que vous exercez depuis six mois avec autant de zèle que d'utilité pour la patrie.

« Vous avez amélioré l'administration de la guerre ; mais il reste encore de plus grandes améliorations à faire : il faut que votre ministère, quand vous le quitterez, ait trace une marche d'économie et d'ordre dont l'influence se fasse longtemps sentir.

« Des indispositions passagères ne peuvent être suffisantes pour vous empêcher d'achever votre ouvrage.

« Dans toutes les carrières, la gloire n'est qu'au bout. »

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