ÉLECTION AU TR1BUNAT. 2Ô
portantes en elles-mêmes; mais j'ai à cœur de prévenir la mauvaise interprétation qu'on pourrait leur donner. Quoique rentré dans la vie privée, par goût autant que par besoin, je suis loin d'être indifférent aux affaires publiques et aux succès du gouvernement. »
Carnot passa plus d'une année dans la famille de sa femme, sans presque quitter Saint-Omer, si ce n'est pour accompagner dans les départements belges son frère, chargé d'une inspection des places fortes. Ils y furent reçus avec une distinction qui fit de ce voyage une sorte de triomphe.
Année de retraite calme et douce, qui laissa les meilleurs souvenirs dans l'Ame de mon père. 11 lui naquit un second fils à Saint-Omer. « Celui-là devrait être heureux, » disait ma mère; « il n'est pas né dans un palais comme son frère. » Il a du moins, aujourd'hui, le bonheur de rendre hommage aux vertus paternelles.
Cependant Carnot dut s'arracher à cette vie paisible qui lui souriait, pour répondre à un nouvel appel f;iit à son dévouement . Porté sur la liste nationale par les électeurs du Pas-de-Calais, il fut choisi dans celte liste par le Sénat, qui devait, aux termes de la Constitution, élire chaque année vingt membres du Tribunat en remplacement d'un nombre égal de membres sortants.
« Les nouveaux élus, » dit un historien, « furent tous, si l'on excepte Carnot, des hommes dont on s'était assuré d'avance les votes et la conscience !. »
« Le Sénat, » dit un autre historien (M. Thiers),
1 Histoire des Cabinets de l'Eurojye, par M. Armand l^fevrc.
« n'avait pas cru pouvoir se dispenser de nommer Carnot. »
Carnot revint donc habiter Paris.
Bonaparte était déjà entré dans cette carrière de réaction contre les idées libérales qui fut signalée d'abord par la conclusion d'un Concordat avec Rome, par la détestable expédition de Saint Domingue, par le rétablissement de la marque et le maintien de la peine de mort : c'étaient probablement dans sa pensée autant de degrés vers la restauration de la monarchie. Un pas plus expressif encore fut la création de la Légion d'honneur.
On raconte que lorsque le marquis de Lucchesini, ambassadeur de Prusse, se présenta chez le premier Consul (en octobre 1800) celui-ci parut frappé de l'éclat de ses décorations, et dit à son entourage : « Cela impose ; il faut de ces choses-là pour le peuple. » Les propos qu'il tint au conseil d'État, et qui sont rapportés par Thibaudeau, dénotent le même sentiment.
Fonder un ordre de chevalerie, avec des distinctions personnelles, dans ce pays qui rêvait encore l'égalité républicaine, c'est peut-être la tentative la plus hardie du Bonaparte contre-révolutionnaire. Aussi eut-il soin d'y procéder avec lenteur, et prit-il des biais pour arriver à la réalisation. Le serment démocratique imposé aux nouveaux chevaliers de « maintenir la liberté et l'égalité, et de combattre toute entreprise de rétablissement des titres nobiliaires, » ne désarma pas les défiances de l'opinion; car la liberté mourante jetait encore quelque* lueurs. (Manebant etiam tum vestigia morientis libertatis.) Une résistance assez vive se manifesta, dans l'armée surtout, où se prolongeait la noble impulsion donnée par l'ère conventionnelle; et, même dans les trois corps politiques, les votes se partagèrent.